Claude KOUZMINE - Belfort - 2015
Les grottes de Cravanche

REVUE DES SOCIÉTÉS SAVANTES, PUBLIÉE SOUS LES AUSPICES DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. SCIENCES MATHÉMATIQUES, PHYSIQUES ET NATURELLES. DEUXIÈME SÉRIE. TOME X. ANNÉE 1876. PARIS. IMPRIMERIE NATIONALE. M DCCC LXXVIII. ... MÉMOIRES PRÉSENTÉS AUX RÉUNIONS DE LA SORBONNE.

Age de la pierre polie. Aperçu anthropologique sur le vallum funéraire du mont Vaudois, près d'Héricourt, et la caverne sépulcrale de Cravanche (banlieue de Belfort), par M. Voulot, membre de la Société belfortaine d'émulation. Dans mon ouvrage sur les Vosges avant l'histoire, dont la publication a duré plus de trois ans, et qui a obtenu les suffrages de plusieurs membres de l'Institut, ouvrage récompensé au Congrès international des sciences géographiques, j'ai montré, et c'est reconnu maintenant, que les Vosges avaient été habitées des milliers d'années avant les Romains. J'ai même retrouvé quelques mots-racines des plus anciens peuples venus d'Asie pour peupler ces montagnes, et j'ai affirmé, entre autres choses, que les noms géographiques commençant par Sal, comme Salbert, Cra, comme Cravanche, ont le sens de nécropoles préhistoriques. J'avais donné le même sens à la syllabe initiale Val, qui s'est légèrement transformée dans le nom du mont Vaudois, et est restée intacte dans le nom de Saint-Valbert, conservé à une commune au pied de ce plateau. Ces données de philologie, qui me sont personnelles et m'ont déjà permis de trouver un certain nombre de nécropoles de l'âge de la pierre polie, viennent de se vérifier et de s'appliquer à deux découvertes importantes, celles de véritables vallum funéraires tels que celui du mont Vaudois et celui de la caverne sépulcrale de Cravanche. Cravanche est au pied du Salbert. Je n'insiste pas sur ces considérations, et je passe à une description rapide du vallum funéraire du mont Vaudois. Le mont Vaudois est un coteau de calcaire oolithique dont le versant septentrional est dominé par une ligne de rochers à pic. Les couches de la montagne ayant été soulevées davantage de ce côté, un éboulement s'est produit à une époque très reculée, et a donné sans doute cette configuration à la montagne. Au point le plus élevé, confinant aux abrupts, s'élève une enceinte bordée d'un côté par les roches, et, sur les deux autres côtés de son contour triangulaire, par une sorte de rempart ou de vallum formé de petites dalles brutes superposées et recouvertes d'un demi-mètre de déblais. On avait toujours-pris ce vallum pour celui d'un camp romain. J'ai affirmé, et l'événement l'a démontré, que ce n'était autre chose qu'une nécropole préhistorique. En effet, c'est dans l'épaisseur de cette sorte de muraille funéraire que j'ai rencontré, ainsi que dans quelques-uns des tumulus qui l'entourent, les débris de plus de vingt squelettes humains parfaitement datés par les instruments de l'âge de la pierre polie qui les accompagnaient. Ils le sont encore par l'existence d'un important atelier pour la fabrication des ustensiles de pierre, qui m'a permis de recueillir des milliers d'échantillons remontant à la première moitié de la période néolithique, époque où le métal était inconnu. Un autre monument, destiné à jeter un jour tout nouveau sur l'étude paléontologique de l'homme dans nos contrées c'est la caverne sépulcrale de Cravanche (banlieue de Belfort). Elle est le résultat d'une fouille dans le terrain jurassique de la colline du Mont, dont les couches bathoniennes sont inclinées à 35 degrés. La dislocation, dont rien jusqu'ici ne saurait fixer l'époque, ne peut guère remonter cependant à l'âge de la mer crétacée, dont les rivages, malgré l'affirmation contraire de plusieurs observateurs du pays, sont encore assez éloignés du point en question. La cause en pourrait être attribuée avec une certaine vraisemblance à l'existence postérieure d'une mer d'eau douce ou d'un large cours d'eau qui inondait la vallée de la Savoureuse lors de la fonte des glaciers des Vosges, glaciers dont l'existence est encore constatée par quatre importantes moraines. Ce large cours d'eau paraît en effet avoir eu pour limite exacte l'emplacement de notre caverne, comme le montrent encore un peu au nord les festons toujours visibles de ses rivages. Il serait donc possible d'espérer rencontrer dans notre caverne des restes de la faune quaternaire, mais non sans doute d'un âge plus reculé. Jusqu'ici toutefois les fouilles n'ont rien révélé d'antérieur à la deuxième moitié de la période néolithique. Le 2 mars dernier, des ouvriers travaillant à l'exploitation d'une carrière destinée à alimenter de moellons les chantiers du fort qu'on élève au Salbert, faisaient éclater une roche. La poudre ayant joué, ils s'aperçoivent qu'une ouverture s'est produite. Le plus hardi, une lumière à la main, s'y laisse glisser avec précaution et, ayant descendu une pente roide de 5 à 6 mètres, s'aperçoit que l'espace s'étend et s'enfonce partout devant lui, à sa droite, sur sa tête. Il avance lentement, escalade quelques pointes rocheuses de ce sol inégal et reconnaît non sans horreur, qu'il foule des crânes, des ossements humains presque à chaque pas. Pour preuve, il rapporte plusieurs têtes dont la vue décide les chefs du chantier à mander la police et un commandant du génie pour constater ce fait inexplicable. A quelle cause, à quelle époque se rapportait-il? Mystère. Sur le soir, le génie me fit prévenir, à mon retour du mont Vaudois où j'étais occupé à mes fouilles, et l'on me dit qu'on avait déjà prévenu M. le maire de Belfort, la ville étant propriétaire du terrain. Le lendemain, à 8 heures du matin, je me présentais à l'entrée de la caverne. Quelle ne fut pas ma surprise, je dirai presque mon effroi, quand, passant ma tête par l'ouverture, j'aperçus de toutes parts des lumières circulant au milieu du gouffre ténébreux! C'étaient déjà plus de vingt campagnards ou manouvriers piétinant des corps, enlevant des os .humains ou brisant des stalagmites. Je relève à mes pieds, tout d'abord, une anse mamelonnée en terre rougeâtre à peine cuite parsemée de gros grains de quartz et paraissant provenir d'un grand vase façonné à la main. Tout à côté je recueille d'autres fragments de poterie noirâtre de même époque, et je déclare aux entrepreneurs de la carrière, qui venaient d'entrer, que nous avons affaire à une nécropole de l'âge de la pierre polie. En même temps, je remarque qu'il y a des arrangements mégalithiques. de vrais dolmens organisés pour certaines sépultures. Je m'empressai, malgré mon trouble, de choisir six des plus vaillants fouleurs de crânes, et me fis aider à organiser le sauvetage de tout ce que je pus recueillir de précieux pour l'anthropologie, en ayant soin de procéder, autant que possible, avec ordre. Le lendemain 4, dans l'après-dînée, MM. Parisot, maire de la ville, auteur de la Géologie des environs de Belfort, Dietrich, secrétaire général de l'administration, président de la Société d'émulation, Jundt, ingénieur en chef des ponts et chaussées, visitèrent avec moi la caverne. Ces messieurs reconnurent après moi qu'on avait trouvé un monument d'une importance considérable. On m'offrit de me déléguer aux recherches scientifiques à faire dans la caverne, et j'acceptai cette pénible mission. On écrivit à Paris de divers côtés à des célébrités de la science pour contrôler mon opinion sur le caractère, l'âge de fréquentation de la caverne, et, après quelques renseignements un peu contradictoires, on finit par recevoir de l'honorable M. AI. Bertrand, si expert dans ces matières, une lettre confirmant de point en point ce que j'avais dit dès l'abord. Quoique plusieurs personnes, profitant de la liberté laissée les premiers jours, malgré mes vives instances, aient cru pouvoir emporter des objets d'une haute valeur scientifique, on doit leur rendre cette justice que, dès qu'on la leur eut fait comprendre, elles s'empressèrent de tout rendre à la collection. Aussi cet ensemble de documents, grâce à l'état de conservation étonnante des squelettes, va faire l'admiration de tout le public instruit et remplir une des pages les plus saisissantes des annales préhistoriques de nos contrées. Un grand obstacle se présentait toutefois à l'accomplissement de mes désirs. La caverne entrant dans l'exploitation de la carrière, on allait la démolir, quand j'obtins, à force de démarches, un délai de quelques jours pour l'enlèvement des objets précieux, puis, grâce au bienveillant appui que M. le Ministre de l'instruction publique voulut bien me prêter, en même temps que M. le duc d'Aumale et quelques notabilités de la science, la, conservation définitive des monuments. Pour esquisser en quelques traits l'ensemble de la caverne, vous vous trouvez, en entrant, sur la gauche d'une sorte de nef demi-circulaire dont le fond s'arrondit devant vous, et à droite, sur 40 mètres d'étendue, en ayant 6 à 10 mètres d'élévation. En face de vous s'élève un amoncellement de roches bizarres, couvertes de stalagmites et offrant dans leur ligne d'ensemble l'aspect d'un grand tumulus. Au pied, sous un beau dolmen, j'ai recueilli un squelette d'homme, accompagné de deux urnes et d'objets en os et en silex. A gauche, vers le fond de la grande salle, dont le sous-sol est surtout garni de sépultures, s'ouvre une étroite galerie donnant accès à une seconde salle toute jonchée de squelettes à demi couchés dans des cavités pratiquées exprès. Voici maintenant quelques détails sommaires sur les restes humains que j'ai rencontrés, tant au mont Vaudois qu'à la caverne de Cravanche. Je me vois obligé de dire avant tout que, grâce à la préoccupation du génie militaire de remplir une consigne dont il se croyait exclusivement chargé, il n'a encore été permis ni de reconstituer ni d'étudier le moins du monde les squelettes du mont Vaudois, dont je viens à peine de recevoir les débris dénaturés, malgré ma demande faite il y a près de neuf mois. Quant à ceux que j'ai retirés de la grotte, la découverte en est si récente, que les travaux de soutenement indispensables à la conservation du monument ont absorbé presque tous mes instants, et je vais seulement pouvoir commencer des études sérieuses sur ce sujet si digne d'intérêt. Ce n'est donc qu'avec une extrême réserve que je vais dire quelques mots pour satisfaire la légitime impatience qu'excite généralement une aussi importante découverte. Quoique les squelettes du mont Vaudois et ceux de Cravanche appartiennent également à l'âge de la pierre polie, les ustensiles qui les accompagnent montrent que le premier monument peut remonter à une époque plus ancienne d'un ou de deux milliers d'années. D'autre part, les restes humains du mont Vaudois ont un aspect frappant de vigueur et de rudesse. Les corps sont trapus, les articulations puissantes, les attaches musculaires très fortes. La clavicule, épaisse et de formes tourmentées, accuse des individus habitués à un rude travail. Les têtes ont la face ovale; elles paraissent appartenir à des individus bien doués sous le rapport intellectuel. Le volume du crâne est assez considérable; quoique le front soit un peu déprimé, la forme générale dominante est dolichocéphale toutefois, un crâne de femme, rond, épais, présente les caractères de la race ouralo-altaïque, tandis qu'un crâne d'homme est d'une dolichocéphalie très remarquable. La ligne médiane orbitaire descend vers les tempes. L'angle facial du crâne le mieux conservé est de 83 degrés environ; la tête est grande, et, quoique ayant une taille entière de 1m,53 seulement, le personnage devait être d'une force herculéenne. La taille moyenne prise sur dix squelettes est de 1m,626, ce qui est inférieur à la moyenne générale de l'homme, à supposer qu'elle soit de 1m,65. Un caractère assez remarquable des dents, c'est qu'elles paraissent usées presque horizontalement, comme celles des herbivores. Cela ne tient assurément pas au régime alimentaire de ces personnages, qui ont laissé parmi les débris de leurs repas funéraires beaucoup d'os fendus dans leur longueur pour en déguster la moelle, ou même à moitié mangés. Un autre signe. distinctif de ces populations, c'est la variété considérable de leurs types. Un crâne d'enfant est si grand qu'il paraitrait présenter les symptômes de l'hydrocéphalie tandis qu'un squelette de jeune fille qui, au lieu d'avoir été incinéré, n'a été que carbonisé, présente des proportions sveltes et élégantes. A Cravanche, la race est bien plus belle qu'au mont Vaudois. Elle est plus petite encore, et la taille moyenne de vingt et un individus, en grande majorité des hommes, est de 1m,545 au lieu de 1m,657(1). En outre, les proportions sont sveltes et élégantes. Mais ce qui est de plus remarquable, ce sont les crânes qui témoignent de très-belles facultés. L'angle facial moyen, pour douze têtes d'adultes variant de 76 à 87 degrés, est de 80° 42, tandis que pris par Bertillon sur les crânes de trente-six chasseurs, il n'était que de 77 degrés. L'indice céphalique moyen pris sur neuf crânes de Cravanche est de 74° 61, ce qui range ces crânes parmi les mésocéphales ou les sous-dolichocéphales. Le nez est le plus souvent aquilin, toujours saillant. Les cavités orbitaires sont grandes, leur ligne médiane s'abaisse vers les tempes. Les bosses orbitaires sont en général très peu accentuées ou n'existent point du tout. La mastication se faisait quasi-horizontalement, comme au mont Vaudois et chez des habitants d'une grotte que j'ai découverte à Châtillon, près du mont Bart. Cravanche il ne serait pas impossible que ce phénomène eût concordé avec l'usage d'un régime alimentaire végétal, car je n'ai encore rencontré que deux os brisés pour l'extraction de la moelle. Somme toute, cette petite race de Cravanche paraît avoir appartenu à des populations fort bien douées, de mœurs douces, peu habituées aux rudes labeurs, ce que montrent toutes les parties de leur squelette, particulièrement la clavicule et les mains. Elles me paraissent fidèlement représenter une partie de ces populations venues de l'Asie à des époques extrêmement reculées, et dont j'avais signalé la petite taille, les instincts pacifiques, contemplatifs, religieux, l'habitude de construire des dolmens et jusqu'à la langue primitive, sans avoir eu jusqu'alors le bonheur de retrouver leurs restes matériels dont la vue mérite d'exciter l'admiration. (1) Moyenne de taille des classes ouvrières près de Paris, selon M. de Quatrefages.
Société belfortaine d'émulation 1880
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L'ouverture des grottes de Cravanche est venue compléter et non clore cette série de découvertes si précieuses pour l'archéologie locale. 

Lorsqu'il nous a été donné de pénétrer pour la première fois dans ces galeries souterraines que la main de l'homme paraît avoir 
agrandies ou appropriées pour un lieu de refuge, nous avons été frappés de leur étendue et de leur aspect grandiose.
 Les parois sont couvertes de cristalisations de carbonate de chaux d'une pureté et d'une transparence remarquables.
  Des stalagmites colossales émergent du sol et prennent les formes les plus fantastiques. Le sol est îrrégulier et parsemé
de quartiers de roches détachés de la voûte. Ce sont de véritables dolmens à l'abri desquels se sont conservés intacts les vases en terre,
 les disques perforés en serpentine, les instruments divers et les ornements en silex et en os, ainsi que les squelettes qui composent
jusqu'à présent la plus remarquable de nos collections. 

L'absence de toute trace de métal, l'existence évidente de monuments mégalitiques, la nature et la forme des objets recueillis, 
tout nous indique que nous sommes en présence d'une nécropole de l'âge de la pierre polie. II reste d'autres galeries à découvrir, 
il reste à dégager de leur linceul de pierre les nombreux corps qui gissent sous le sol depuis des milliers de siècles ; les couches inférieures
renferment des richesses archéologiques et paléontologiques ; il y a là un vaste champ de recherches qui attend une exploration méthodique et consciencieuse.
 J'aurais désiré pouvoir m'étendre davantage sur ce sujet intéressant, mais j'ai encore d'autres richesses à énumérer.
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Je ne dois pas négliger de vous dire que M. Henri Martin, pendant son récent passage à Belfort, nous a fait l'honneur de visiter 
les grottes de Cravanche ; il les a parcourues avec une ardeur juvénile et nous a donné l'assurance, après un examen attentif, et 
avec sa grande autorité, qu'elles avaient servi de nécropole aux premiers habitants de la race celtique. 
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Parmi les photographies, je signalerai la reproduction par  M. Pernelle des objets les plus importants trouvés dans les grottes 
de Cravanche, du lion colossal de M. Bartholdi et de la charmante statuette en albâtre provenant des ruines de Mandeure et 
qui appartient à M. Emile Georges.

Extrait de:
L'Alsace, le pays et ses habitants
par Charles GRAD
Librairie HACHETTE et Cie
1909

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LES GROTTES DE CRAVANCHE ET L'HOMME PREHISTORIQUE.

Dans les collections du petit musée formé à l'hôtel de ville sont conservés les ossements des premiers habitants de la contrée, bien antérieurs à l'histoire écrite.
 Ils consistent en un certain nombre de crânes découverts, avec des débris de l'industrie humaine, dans les cavernes de Cravanche, près du Salbert.
    L'explosion d'une mine dans les carrières exploitées, au mois d'avril 1876, pour la construction des nouvelles fortifications, au-dessus du village de Cravanche, 
à une demi-heure de Belfort, donna accès dans ces cavernes, disposées le long d'une faille au contact des calcaires jurassiques avec les terrains schisteux plus  anciens.
 Des galeries et des couloirs accidentés mettent en communication les unes avec les autres des cavités plus grandes.
    En pénétrant par l'ouverture produite d'une manière tout à fait inattendue, à la suite de l'explosion, les ouvriers des carrières y trouvèrent nombre de squelettes humains,
les uns libres, les autres incrustés dans une formation de stalagmites, avec des poteries grossières et des instruments en pierre et en os.
Sans trace d'outil ni d'arme en métal, cette station humaine remonte évidemment aux temps préhistoriques.
   J'ai exploré les grottes de Cravanche quelques jours après leur découverte. On y pénètre a travers l'ouverture produite par la mine.
Des écoulements et des déjeclions semblent masquer l'entrée primitive encore inconnue. Les grandes chambres, au nombre de trois, communiquent entre elles par des
couloirs resserrés.
 Ces couloirs forment, de nombreuses ramifications et se relient par des cheminées tellement étroites qu'on ne s'y glisse qu'en rampant sur le sol.
 Certaines de ces cheminées sont à peu près verticales, d'autres plus ou moins inclinées, toutes obscures.
  A la clarté des flambeaux, l'aspect des cavernes devient fantastique.
 Figurez-vous d'énormes cavités de forme irrégulière, obstruées par les rochers qui tombent du plafond, par des groupes de stalagmites qui se dressent comme des
 troncs de colonnes. Sur certains points, les stalactites qui descendent de la voûte rejoignent les stalagmites du bas, en figurant des piliers et des colonnes agencés
comme ceux de nos cathédrales gothiques. Ailleurs encore les dépôts calcaires s'étendent et s'étalent comme des draperies ou de fines dentelures.
   Dentelures et draperies continuent à s'allonger sous l'action des eaux incrustantes. D'après nos mesures, la première salle ou la première chambre a environ 30 mètres
de longueur, sur une largeur de 10 à 12 mètres et une hauteur de 10 mètres. Les autres chambres, à droite de l'entrée actuelle, ont des dimensions pareilles.
   Quelques-uns des couloirs qui communiquent avec elles descendent à des profondeurs inconnues. En dernier lieu, ces cavités semblent avoir servi de sépulture.
   Les squelettes humains découverts y étaient étendus avec la tête légèrement relevée. Complets, la plupart se trouvaient incrustés en partie dans les stalagmites
calcaires; au point de former, par places, avec la roche une véritable brèche osseuse. 
   Outre les débris humains, les premières fouilles ont mis à jour une mâchoire de chevreuil, une partie de crâne et des fragments de bois d'un grand cerf, plus fort 
que l'espèce qui vit encore dans la vallée de la Bruche. Un squelette de loup complet et intact, trouvé à côté, sans aucune fracture, est probablement de date beaucoup
plus récente que les ossements humains.
   Malgré le prognathisme des mâchoires et les arcades sourcilières saillantes de plusieurs individus, ces restes proviennent d'une race élevée.
Toutes leurs dents sont larges et plates, en parfait état de conservation, sans trace de carie. Les os des membres indiquent des hommes de petite taille.

   Parmi les objets de l'industrie humaine et les instruments mis au jour par les fouilles de Cravanche, nous remarquons notamment quatre vases en terre cuite,
des marteaux de pierre, des couteaux de silex, des poinçons en os et des lames de poignard; des lissoirs et des ustensiles en corne de cerf,
pareils à nos couteaux à papier, qu'on a trouvés aussi dans les cavernes de Thaygen près de Schaffhausen, comme dans les constructions lacustres de la Suisse;
enfin, deux anneaux plats en serpentine et des grains de collier, les uns en os blancs très durs, les autres provenant de serpules, d'apiocrinites fossiles et de schiste
ardoisier, en place entre Giromagny et Plancher-les-Mines, sur le versant méridional des Vosges.

   Rien ne permet de fixer exactement la date à laquelle ont vécu les hommes dont les cavernes de Cravanche ont renfermé les restes.
Probablement les cavernes ont servi de sépulture, en dernier lieu du moins, à en juger par la position des deux squelettes que j'ai trouvés en place, quelques jours après
la découverte, encore empâtés dans les stalagmites.
 Les autres ont été brisés et dispersés par les villageois des environs accourus immédiatement après l'ouverture.
 La présence de traînées charbonneuses dans la terre rougeâtre et grasse du sol, ainsi que l'état calciné d'un des crânes, indiquent l'existence d'anciens foyers.
   Lors de ma visite, des traînées de charbon se trouvaient sur les dalles et au-dessous, à côté des vases en terre. Il faudrait de nouvelles fouilles plus complètes et
faites avec plus de soin, pour nous éclairer sur l'âge de cette station humaine antérieure aux constructions lacustres de la Suisse, mais peut-être contemporaine de
 l'homme fossile du lehm d'Egisheim.
    Celui-ci, dont le docteur Faudel a recueilli deux fragments de la tète, un os pariétal et un occipital, associés avec des ossements de mammouth, de bison, de cheval,
de grand cerf, dans les collines en face de Colmar, remonte à l'époque glaciaire..

Revue mensuelle de l'École d'anthropologie de Paris / Association pour l'enseignement des sciences anthropologiques
Ecole d'anthropologie de Paris
F. Alcan (Paris)
1903

G.HERVÉ
La question d'Alsace

   Le type de Baumes-Chaudes, descendant probable du type magdalénien de Laugerie, a été représenté lui aussi parmi certaines tribus de l'Alsace néolithique.
 J'en ai reconnu les caractères, peut-être associés sur quelques pièces à ceux de la race de Cro-Magnon, en étudiant au musée de Belfort la belle série de crânes
et les ossements humains en parfait état de conservation, extraits depuis 1876, au cours de plusieurs campagnes de fouilles dues à la Société belfortaine d'émulation,
 de la grotte sépulcrale néolithique de Cravanche.
Ouverte à 3 kilomètres nord-ouest de Belfort, dans le massif jurassique intermédiaire entre la chaîne des Vosges et le Jura, cette grotte de Gravanche constitue
 certainement le plus riche et le plus complet des gisements alsaciens de la pierre polie. Il offre ce très grand intérêt qu'aucune cause de remaniement n'a pu s'y faire sentir.
   Explorée à fond jusqu'au sol naturel, la grotte n'a pas fourni trace d'occupation à un âge antérieur. D'autre part, elle était restée inviolée jusqu'au jour où un coup de
mine en fit découvrir l'existence, et l'on n'en a pas retrouvé l'ouverture naturelle. Dans les salles, sous une nappe uniforme de stalagmite, furent rencontrés les
squelettes, les uns reposant à la surface, d'autres cachés sous des blocs d'éboulis, certains enfin plus profondément inhumés et voisins de foyers ou d'amas de
cendres charbonneuses. 
   Auprès d'eux le mobilier caractéristique, consistant à peu près dans les mêmes objets à tous les niveaux vases et poteries d'argile noirâtre siliceuse, grossiers,
 avec petites anses de suspension perforées; quelques-uns en argile plus fine, ou ornementés de lignes, de points, d'impressions digitales; silex taillés
 (couteaux, grattoirs, pointes de flèche); os et bois de cerf ouvragés; coquilles marines et fluviales; grains de colliers.
    Telles des pièces de ce mobilier témoigneraient de relations commerciales dejà étendues on a signalé, notamment, un instrument en jadéite, et le mode
 d'ornementation des poteries rappelle celui des vases lacustres de la Suisse.