Claude KOUZMINE - Belfort - 2015-2018
Les grottes de Cravanche

Découvertes par hasard le 2 mars 1876. Leur nom usuel est Grottes de Cravanche, connues aussi sous le nom de cavernes du Mont, le dit Mont étant une colline située à Belfort (Colline nommée aussi Sous le Mont ou Le Haut du Mont ou la Grand'Combe ou Les Barres) . Les grottes sont situées sur la commune de Belfort, mais l'accès se fait par la rue Aristide Briant, à Cravanche, sur la gauche, à la sortie du village, en direction de Chalonvillars, un peu avant le restaurant du "Bois joli". image_grotte Image I.G.N Ci-après, recueil de différents textes évoquant le résultat des recherches effectuées dans les grottes. En bas de page liens vers des sites citant les grottes (Images).
1876

Revue archéologique Tome XXXI Janvier à juin 1876 Courrier envoyé le 7 mars 1876, par Félix VOULOT, à la "Revue archéologique", Paris.
Source: Gallica.bnf
Nouvelles archéologiques et correspondance

Caverne de Cravanche. Nous recevons de M. FĂ©lix Voulot la lettre suivante

Mon cher Directeur,

Je m'empresse de vous transmettre quelques mots sur la découverte de la caverne de Cravanche, qui met déjà en émoi toute notre population.
Je crois rendre service aux amis de la science en donnant à vos lecteurs quelques renseignements sommaires dont je prends la responsabilité.
Jeudi 2 mars, à dix heures du matin, deux ouvriers extrayant, pour le génie, des blocs d'une carrière située à Cravanche, en face du Salbert, faisaient éclater une roche en place.
Tout à coup se déclare une ouverture étroite et insondable.
A onze heures, les deux hommes, ayant élargi l'entrée descendaient, munis d'une lampe, dans une vaste caverne, d'où ils rapportaient à midi des portions de crânes, des tibias, des fémurs paraissant humains, un vase de terre.
Dans l'après-dîner, on crut devoir faire faire des constatations légales par la police.
M. le commandant du génie de Pélouan vint visiter la caverne.
Me sachant occupé aux fouilles archéologiques du mont Vaudois, il voulut bien prier son collègue, M. Borius, qui dirige les travaux de défense sur ce dernier point, de m'informer le plus tôt possible, ce dont M. Borius s'acquitta avec un louable empressement.
On avait écrit dès une heure à M. le maire de Belfort, la ville étant propriétaire du terrain.

Vendredi 3, dès qu'il fit jour, je me rendis à la caverne.

J'éprouvai une bien pénible surprise en apercevant à travers l'entrée une vingtaine d'hommes qui parcouraient la grotte en tout sens, piétinant, renversant des crânes et des ossements humains qu'on rencontrait à chaque pas.
Je vis bientôt que je me trouvais au milieu d'une salle elliptique, de 15 à 20 mètres de diamètre sur 5 à 10 mètres de hauteur, tout entourée de belles et grandes stalagmites.
Le sol, très-accidenté, recouvrait toute une série de couloirs s'ouvrant sous un chaos de blocs éboulés et de grandes stalagmites.

Prenant aussitôt mon parti de la dévastation à laquelle j'assistais, je choisis six hommes pour m'aider à sauver d'une destruction immédiate ce que je pourrais des richesses scientifiques que j'avais à mes pieds.
Je recueillis quelques fragments de poterie à anse mamelonnée que je reconnus appartenir à l'âge de la pierre polie, et plusieurs paniers de crânes et d'ossements humains les plus compromis.
Je m'empressai d'abriter, à côté de la place où je les trouvais, les ossements que je ne pouvais emporter, et je sortis à deux heures de la grotte, ayant pris les noms des hommes qui m'avaient aidé dans mon travail.
J'enlevai aussi un autre panier de crânes fragmentés et d'os longs qu'un ouvrier avait extraits la veille de la grotte et que j'étais parvenu à retrouver.
Dans l'après-midi et le dimanche 5, plusieurs personnes purent descendre dans la caverne, où il n'est pas sûr qu'il existe encore un ou deux recoins dans l'état primitif.

C'est d'autant plus regrettable que, jeudi dernier, personne n'avait pénétré dans cette antique nécropole depuis l'époque même de ceux qui l'avaient créée.
A ce moment-là, un éboulement de blocs considérables avait tout à coup obstrué l'entrée.
Je parvins lundi à en retrouver l'emplacement, selon toute apparence, à 28 mètres sud-ouest de l'ouverture récente et à 30 de l'extrémité nord de la grande salle.
En effet, en cherchant cette entrée primitive dans la direction où je la supposais, je rencontrai dans une troisième galerie, où je pus m'introduire en rampant, les bords d'un vaste foyer sur lequel se sont éboulées de grandes roches détachées de l'auvent d'un abri naturel, abri formé de roches en place.
Au-dessus de ce foyer, je vis une sorte de cheminée en partie disposée de main d'homme, et correspondant à l'extérieur à une large dépression du sol, en forme de calotte sphérique, dont elle paraît à peine séparée par une mince couche de déblai.

On a déjà extrait de la caverne quelques rares ossements d'animaux récents tels que le cerf des lacustres, le sus, des cervidés de petite taille; rien de la période quaternaire.
Outre ces objets, on a sorti deux belles urnes en terre noire, une grande urne en terre brune couverte de beaux dessins, les trois ayant l'anse mamelonnée, plusieurs lames de silex éclaté intactes et deux bracelets ou anneaux de serpentine.
Tous ces objets, par leurs caractères bien connus, se rapportent à la seconde moitié de l'âge de la pierre polie.
Malheureusement ils ont été extraits par des personnes entièrement étrangères à la science et aux dispositions connues de l'homme qui a l'habitude de ces fouilles et  les connaissances qu'elles exigent.

Mais un objet unique, d'un prix inestimable, c'est une natte de joncs, tressée avec des dessins en losange, complétement incrustée et d'une finesse extrême.

On avait choisi, pour les sépultures, de petites cavités naturelles, formées par les blocs éboulés et complétées parfois de main d'homme.
Ces sépultures sont surtout nombreuses dans la grande salle mais il s'en trouve dans diverses galeries qui en partent et dont l'une renferme un puits carré rempli d'ossements humains, à côté d'un petit foyer.
Les corps étaient à demi couchés, la tête relevée, et plusieurs ont conservé leur position primitive, ayant été pris dans la stalagmite.
Il y a des squelettes de tout âge et de tout sexe, et, selon toute apparence, des sépultures de famille, comme je crois en avoir rencontré dans les sarcophages du mont Vaudois.
Quoique je n'aie pas encore eu le moindre loisir d'examiner les squelettes de la caverne, je puis en dire deux mots déjà pour satisfaire la légitime curiosité des amis de la science.

Les corps sont en général d'assez petite taille et de forme svelte.
Les crânes sont mézocéphales (de moyenne longueur) et peu épais.
L'angle facial est assez ouvert et paraît varier de 78° à 85°.
Les cavités orbitaires ont parfois la forme rectangulaire des squelettes de Baoussé-Raoussé (Menton).
La face est ovale allongée,  les dents sont en général usées par un frottement horizontal.
En somme, les têtes sont régulières, bien constituées et paraissent attester de belles facultés intellectuelles, des instincts nobles.

Chose remarquable, cette galerie de crânes offre des caractères presque identiques, tandis que celle de même époque que j'ai extraite des sarcophages du vallum funéraire, au mont Vaudois, appartient à des races fort différentes entre elles.
Dans l'une et l'autre nécropole, les corps ne sont ni accroupis, ni entièrement allongés.

D'ici à quelques jours, la grande salle se sera écroulée sous les efforts redoublés de la mine.
En attendant que l'œuvre de destruction soit accomplie, je viens d'accepter la pénible mission de sauver les quelques objets intéressant la science, qu'il me sera permis de recueillir.
Je m'acquitterai de cette tâche avec tout le zèle dont je suis capable, en déplorant vivement toutefois que les exigences imposées ne me permettent nullement d'y appliquer le temps et les précautions minutieuses qui donneraient à ces découvertes un prix inestimable.

Telles sont, mon cher Directeur, les quelques indications que je puis donner quant à présent sur les faits inattendus et émouvants dont je viens d'être témoin.

Tout Ă  vous.

FÉLIX VOULOT.
Belfort, le 7 mars 1876. (Libéral de l'Est.)
1876

Revue des Sociétés Savantes, publiée sous les auspices du ministre de l'instruction publique. Sciences mathématiques, physiques et naturelles. Deuxième série. Tome X. Année 1876. Paris. Imprimerie nationale. MDCCC LXXVIII.
...
MÉMOIRES PRÉSENTÉS AUX RÉUNIONS DE LA SORBONNE.

Age de la pierre polie.
Aperçu anthropologique sur le vallum funéraire du mont Vaudois, près d'Héricourt, et la caverne sépulcrale de Cravanche (banlieue de Belfort), par M. Voulot, membre de la Société belfortaine d'émulation.

Dans mon ouvrage sur les Vosges avant l'histoire, dont la publication a duré plus de trois ans, et qui a obtenu les suffrages de plusieurs membres de l'Institut, ouvrage récompensé au Congrès international des sciences géographiques, j'ai montré, et c'est reconnu maintenant, que les Vosges avaient été habitées des milliers d'années avant les Romains.
J'ai même retrouvé quelques mots-racines des plus anciens peuples venus d'Asie pour peupler ces montagnes, et j'ai affirmé, entre autres choses, que les noms géographiques commençant par Sal, comme Salbert, Cra, comme Cravanche, ont le sens de nécropoles préhistoriques.
J'avais donné le même sens à la  syllabe initiale Val, qui s'est légèrement transformée dans le nom du mont Vaudois, et est restée intacte dans le nom de Saint-Valbert, conservé à une commune au pied de ce plateau.
Ces données de philologie, qui me sont personnelles et m'ont déjà permis de trouver un certain nombre de nécropoles de l'âge de la pierre polie, viennent de se vérifier et de s'appliquer à deux découvertes importantes, celles de véritables vallum funéraires tels que celui du mont Vaudois et celui de la caverne sépulcrale de Cravanche.
Cravanche est au pied du Salbert.
Je n'insiste pas sur ces considérations, et je passe à une description rapide du vallum funéraire du mont Vaudois.

Le mont Vaudois est un coteau de calcaire oolithique dont le versant septentrional est dominé par une ligne de rochers à pic.
Les couches de la montagne ayant été soulevées davantage de ce côté, un éboulement s'est produit à une époque très reculée, et a donné sans doute cette configuration à la montagne.

Au point le plus élevé, confinant aux abrupts, s'élève une enceinte bordée d'un côté par les roches, et, sur les deux autres côtés de son contour triangulaire, par une sorte de rempart ou de vallum formé de petites dalles brutes superposées et recouvertes d'un demi-mètre de déblais.
On avait toujours pris ce vallum pour celui d'un camp romain. J'ai affirmé, et l'événement l'a démontré, que ce n'était autre chose qu'une nécropole préhistorique.
En effet, c'est dans l'épaisseur de cette sorte de muraille funéraire que j'ai rencontré, ainsi que dans quelques-uns des tumulus qui l'entourent, les débris de plus de vingt squelettes humains parfaitement datés par les instruments de l'âge de la pierre polie qui les accompagnaient.
Ils le sont encore par l'existence d'un important atelier pour la fabrication des ustensiles de pierre, qui m'a permis de recueillir des milliers d'échantillons remontant à la première moitié de la période néolithique, époque où le métal était inconnu.

Un autre monument, destiné à jeter un jour tout nouveau sur l'étude paléontologique de l'homme dans nos contrées c'est la caverne sépulcrale de Cravanche  (Banlieue de Belfort).
Elle est le résultat d'une fouille dans le terrain jurassique de la colline du Mont, dont les couches bathoniennes sont inclinées à 35 degrés.
La dislocation, dont rien jusqu'ici ne saurait fixer l'époque, ne peut guère remonter cependant à l'âge de la mer crétacée, dont les rivages, malgré l'affirmation contraire de plusieurs observateurs du pays, sont encore assez éloignés du point en question.
La cause en pourrait être attribuée avec une certaine vraisemblance à l'existence postérieure d'une mer d'eau douce ou d'un large cours d'eau qui inondait la vallée de la Savoureuse lors de la fonte des glaciers des Vosges, glaciers dont l'existence
est encore constatée par quatre importantes moraines.
Ce large cours d'eau paraît en effet avoir eu pour limite exacte l'emplacement de notre caverne, comme le montrent encore un peu au nord les festons toujours visibles de ses rivages.
Il serait donc possible d'espérer rencontrer dans notre caverne des restes de la faune quaternaire, mais non sans doute d'un âge plus reculé.
Jusqu'ici toutefois les fouilles n'ont rien révélé d'antérieur à la deuxième moitié de la période néolithique.

Le 2 mars dernier, des ouvriers travaillant à l'exploitation d'une carrière destinée à alimenter de moellons les chantiers du fort qu'on élève au Salbert, faisaient éclater une roche.
La poudre ayant joué, ils s'aperçoivent qu'une ouverture s'est produite.
Le plus hardi, une lumière à la main, s'y laisse glisser avec précaution et, ayant descendu une pente roide de 5 à 6 mètres, s'aperçoit que l'espace s'étend et s'enfonce partout devant lui, à sa droite, sur sa tête.
Il avance lentement, escalade quelques pointes rocheuses de ce sol inégal et reconnaît non sans horreur, qu'il foule des crânes, des ossements humains presque à chaque pas.
Pour preuve, il rapporte plusieurs têtes dont la vue décide les chefs du chantier à mander la police et un commandant du génie pour constater ce fait inexplicable.
A quelle cause, Ă  quelle Ă©poque se rapportait-il?
Mystère.
Sur le soir, le génie me fit prévenir, à mon retour du mont Vaudois où j'étais occupé à mes fouilles, et l'on me dit qu'on avait déjà prévenu M. le maire de Belfort, la ville étant propriétaire du terrain.
Le lendemain, à 8 heures du matin, je me présentais à l'entrée de la caverne.
Quelle ne fut pas ma surprise, je dirai presque mon effroi, quand, passant ma tête par l'ouverture, j'aperçus de toutes parts des lumières circulant au milieu du gouffre ténébreux!
C'étaient déjà plus de vingt campagnards ou manouvriers piétinant des corps, enlevant des os humains ou brisant des stalagmites.
Je relève à mes pieds, tout d'abord, une anse mamelonnée en terre rougeâtre à peine cuite parsemée de gros grains de quartz et paraissant provenir d'un grand vase façonné à la main.
Tout à côté je recueille d'autres fragments de poterie noirâtre de même époque, et je déclare aux entrepreneurs de la carrière, qui venaient d'entrer, que nous avons affaire à une nécropole de l'âge de la pierre polie.
En même temps, je remarque qu'il y a des arrangements mégalithiques, de vrais dolmens organisés pour certaines sépultures.
Je m'empressai, malgré mon trouble, de choisir six des plus vaillants fouleurs de crânes, et me fis aider à organiser le sauvetage de tout ce que je pus recueillir de précieux pour l'anthropologie, en ayant soin de procéder, autant que possible, avec ordre.
Le lendemain 4, dans l'après-dînée, MM. Parisot, maire de la ville, auteur de la Géologie des environs de Belfort, Dietrich, secrétaire général de l'administration, président de la Société d'émulation, Jundt, ingénieur en chef des ponts et chaussées, visitèrent avec moi la caverne.
Ces messieurs reconnurent après moi qu'on avait trouvé un monument d'une importance considérable.
On m'offrit de me déléguer aux recherches scientifiques à faire dans la caverne, et j'acceptai cette pénible mission.
On écrivit à Paris de divers côtés à des célébrités de la science pour contrôler mon opinion sur le caractère, l'âge de fréquentation de la caverne, et, après quelques renseignements un peu contradictoires, on finit par recevoir de l'honorable M. AI. Bertrand, si expert dans ces matières, une lettre confirmant de point en point ce que j'avais dit dès l'abord.
Quoique plusieurs personnes, profitant de la liberté laissée les premiers jours, malgré mes vives instances, aient cru pouvoir emporter des objets d'une haute valeur scientifique, on doit leur rendre cette justice que, dès qu'on la leur eut fait comprendre,   elles s'empressèrent de tout rendre à la collection.
Aussi cet ensemble de documents, grâce à l'état de conservation étonnante des squelettes, va faire l'admiration de tout le public instruit et remplir une des pages les plus saisissantes des annales préhistoriques de nos contrées.

Un grand obstacle se présentait toutefois à l'accomplissement de mes désirs.
La caverne entrant dans l'exploitation de la carrière, on allait la démolir, quand j'obtins, à force de démarches, un délai de quelques jours pour l'enlèvement des objets précieux, puis, grâce au bienveillant appui que M. le Ministre de l'instruction publique voulut bien me prêter, en même temps que M. le duc d'Aumale et quelques notabilités de la science, la conservation définitive des monuments.

Pour esquisser en quelques traits l'ensemble de la caverne, vous vous trouvez, en entrant, sur la gauche d'une sorte de nef demi-circulaire dont le fond s'arrondit  devant vous, et à droite, sur 40 mètres d'étendue, en ayant 6 à 10 mètres d'élévation.
En face de vous s'élève un amoncellement de roches bizarres, couvertes de stalagmites et offrant dans leur ligne d'ensemble l'aspect d'un grand tumulus.
Au pied, sous un beau dolmen, j'ai recueilli un squelette d'homme, accompagné de deux urnes et d'objets en os et en silex.

A gauche, vers le fond de la grande salle, dont le sous-sol est surtout garni de sépultures, s'ouvre une étroite galerie donnant accès à une seconde salle toute jonchée de squelettes à demi couchés dans des cavités pratiquées exprès.

Voici maintenant quelques détails sommaires sur les restes humains que j'ai rencontrés, tant au mont Vaudois qu'à la caverne de Cravanche.
Je me vois obligé de dire avant tout que, grâce à la préoccupation du génie militaire de remplir une consigne dont il se croyait exclusivement chargé, il n'a encore été permis ni de reconstituer ni d'étudier le moins du monde les squelettes du mont Vaudois, dont je viens à peine de recevoir les débris dénaturés, malgré ma demande faite il y a près de neuf mois.
Quant à ceux que j'ai retirés de la grotte, la découverte en est si récente, que les travaux de soutenement indispensables à la conservation du monument ont absorbé presque tous mes instants, et je vais seulement pouvoir commencer des études sérieuses sur ce sujet si digne d'intérêt.

Ce n'est donc qu'avec une extrême réserve que je vais dire quelques mots pour satisfaire la légitime impatience qu'excite généralement une aussi importante découverte.

Quoique les squelettes du mont Vaudois et ceux de Cravanche appartiennent également à l'âge de la pierre polie, les ustensiles qui les accompagnent montrent que le premier monument peut remonter à une époque plus ancienne d'un ou de deux milliers d'années.
D'autre part, les restes humains du mont Vaudois ont un aspect frappant de vigueur et de rudesse.

Les corps sont trapus, les articulations puissantes, les attaches musculaires très fortes.
La clavicule, épaisse et de formes tourmentées, accuse des individus habitués à un rude travail.
Les têtes ont la face ovale; elles paraissent appartenir à des individus bien doués sous le rapport intellectuel.
Le volume du crâne est assez considérable; quoique le front soit un peu déprimé, la forme générale dominante est dolichocéphale toutefois, un crâne de femme, rond, épais, présente les caractères de la race ouralo-altaïque, tandis qu'un crâne d'homme est d'une dolichocéphalie très remarquable.
La ligne médiane orbitaire descend vers les tempes.
L'angle facial du crâne le mieux conservé est de 83 degrés environ; la tête est grande, et, quoique ayant une taille entière de 1m,53 seulement, le personnage devait être d'une force herculéenne.
La taille moyenne prise sur dix squelettes est de 1m,626, ce qui est inférieur à la moyenne générale de l'homme, à supposer qu'elle soit de 1m,65.

Un caractère assez remarquable des dents, c'est qu'elles paraissent usées presque horizontalement, comme celles des herbivores.
Cela ne tient assurément pas au régime alimentaire de ces personnages, qui ont laissé parmi les débris de leurs repas funéraires beaucoup d'os fendus dans leur longueur pour en déguster la moelle, ou même à moitié mangés.

Un autre signe distinctif de ces populations, c'est la variété considérable de leurs types.
Un crâne d'enfant est si grand qu'il paraitrait présenter les symptômes de l'hydrocéphalie tandis qu'un squelette de jeune fille qui, au lieu d'avoir été incinéré, n'a été que carbonisé, présente des proportions sveltes et élégantes.

A Cravanche, la race est bien plus belle qu'au mont Vaudois.
Elle est plus petite encore, et la taille moyenne de vingt et un individus, en grande majorité des hommes, est de 1m,545 au lieu de 1m,657 (1).
En outre, les proportions sont sveltes et élégantes.
Mais ce qui est de plus remarquable, ce sont les crânes qui témoignent de très-belles facultés.
L'angle facial moyen, pour douze têtes d'adultes variant de 76 à 87 degrés, est de 80° 42, tandis que pris par Bertillon sur les crânes de trente-six chasseurs, il n'était que de 77 degrés.
L'indice céphalique moyen pris sur neuf crânes de Cravanche est de 74° 61, ce qui range ces crânes parmi les mésocéphales ou les sous-dolichocéphales.
Le nez est le plus souvent aquilin, toujours saillant.
Les cavités orbitaires sont grandes, leur ligne médiane s'abaisse vers les tempes.
Les bosses orbitaires sont en général très peu accentuées ou n'existent point du tout.
La mastication se faisait quasi-horizontalement, comme au mont Vaudois et chez des habitants d'une grotte que j'ai découverte à Châtillon, près du mont Bart.
A Cravanche il ne serait pas impossible que ce phénomène eût concordé avec l'usage d'un régime alimentaire végétal, car je n'ai encore rencontré que deux os brisés pour l'extraction de la moelle.

Somme toute, cette petite race de Cravanche paraît avoir appartenu à des populations fort bien douées, de mœurs douces, peu habituées aux rudes labeurs, ce que montrent toutes les parties de leur squelette, particulièrement la clavicule et les mains.
Elles me paraissent fidèlement représenter une partie de ces populations venues de l'Asie à des époques extrêmement reculées, et dont j'avais signalé la petite taille, les instincts pacifiques, contemplatifs, religieux, l'habitude de construire des dolmens et jusqu'à la langue primitive, sans avoir eu jusqu'alors le bonheur de retrouver leurs restes matériels dont la vue mérite d'exciter l'admiration.

(1) Moyenne de taille des classes ouvrières près de Paris, selon M. de Quatrefages.
1877

Revue générale de l'architecture et des travaux publics Journal des architectes, des ingénieurs, des archéologues, des entrepreneurs, des industriels du bâtiment. etc. HISTOIRE - THÉORIE - PRATIQUE - MÉLANGES Sous la direction de M.César DALY - Architecte Quatrième série - Vol.IV XXXIVe De la collection générale Paris Librairie générale de l'architecture et des travaux publics DUCHER et Cie Éditeurs de la société centrale des architectes 51, Rue des Écoles, 51 1877
DEUX RÉCENTES DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES.

A M.le Directeur de la Revue de L'Architecture.

Monsieur le Directeur,

Vous avez bien voulu me demander des détails sur les récentes découvertes que j'ai faites au Mont-Vaudois et à Cravanche.
Je m'empresse de vous adresser quelques notes qui, je l'espère, seront de nature à intéresser vos lecteurs.
Le Mont-Vaudois, près Héricourt (Haute-Saône), est une colline de calcaire oolithique dominant la plaine d'une hauteur de près de 400 mètres,
dont les couches s'inclinent à 15° environ du nord vers le sud, et qui offre au nord une ligne de rochers taillés à pic.
Au sommet de cette colline j'ai trouvé un vallum renfermant de nombreux vestiges de sépultures et d'incinérations humaines, remontant à l'âge de la pierre polie dans la région vosgienne.
Ce vallum présente une longueur de 400 mètres; sa hauteur varie de 2m50  à 3 mètres, et sa largeur est de vingt à trente mètres.
Il borde sur deux de ses côtés (fig. 1) une enceinte triangulaire, dont le troisième côté

mont_vaudois Fig.1 - Plan de l'enceinte du Mont-Vaudois, bordée par un vallum funéraire.

est formé par les roches à pic du versant nord de la colline. La fig. 2 montre quelle est, en général, la coupe du vallum.

mont_vaudois Fig.2 - Coupe sur le vallum funéraire du Mont-Vaudois.

construction en dalles minces non taillées, dont les faces latérales sont inclinées à 23° environ sur le plan horizontal. En certains points on remarque une sorte de mur médian, formé d'assises régulières très-basses, qui est figuré sur la coupe de la fig. 2; mais la majeure partie est de construction très-irrégulière. et l'on rencontre parfois dans la masse des dalles posées de champ. J'ai trouvé dans les tranchées que j'ai pratiquées des sarcophages (a) et des cavités triangulaires (b). Les cavités b renfermaient des cendres, des éclats de petro-silex, des fragments d'os carbonisés, etc., et présentaient tous les

mont_vaudois Fig.3 et 4 - Vue cavalière et coupe horizontale d'un sarcophage du vallum funéraire.

caractères de sépultures par incinération; l'une de ces cavités, où avait eu lieu évidemment une incinération imparfaite, contenait même le squelette carbonisé d'une jeune fille. Les sarcophages sont en général formés de dalles, quelquefois partiellement taillées, inclinées de 5° à 10° vers l'intérieur. Les fig. 3 et 4 en donnent une vue cavalière et une coupe horizontale. L'une des dalles qui ferment les extrémités du sarcophage forme un angle d'environ 45° avec la direction des côtés longs. La couverture est formée de dalles fort étroites, comme l'indique la fig. 5, posées à recouvrement.

mont_vaudois Fig.5 - Coupe verticale d'un sarcophage du vallum funéraire.

La hauteur de ces sarcophages est en général de 0m70, leur largeur de 0m90 ; les côtés ont respectivement 1 mètre et 1m50. Les corps inhumés étaient appuyés sur les omoplates et sur la hanche gauche,ce qui exigeait une torsion des reins, et les jambes étaient violemment repliées, les pieds ramenés vers le col du fémur. Dans le sarcophage représenté fig.3 se trouvaient deux squelettes, dont les tètes étaient en a et les genoux repliés en b. Le docteur Broy a trouvé au Mont-Poupet, près de Salins, en 1840, des sarcophages analogues, mais monolithes, et remontant à une époque beaucoup plus récente. Quelques autres sarcophages du Mont-Vaudois présentaient des formes différentes: j'en citerai un de forme ovale (fig. 6), dont j'ai rencontré un exemple unique, plus large du côté de la tète (a) que du côté des genoux (b), les pieds du squelette se trouvant en c.

mont_vaudois Fig.6 - Coupe horizontale d'un sarcophage ovale. mont_vaudois Fig.7 - Coupe verticale d'un sarcophage ovale.

Il était formé de dalles brutes, étroites, inclinées vers l'extérieur de 10° environ (fig. 7) et présentant une hauteur verticale de 0m.55. L'ovale mesurait 1m.50 sur son grand axe et 1 mètre sur le petit. La grande largeur de ce sarcophage n'avait pas permis aux minces dalles calcaires qui formaient la couverture de résister à la pression des deux mètres de roches qui les surmontaient, et ces dalles s'étaient effondrées. A 1 mètre de distance de ce sarcophage j'en ai découvert un autre, présentant la forme d'un losange (fig.8) et dont les quatre faces étaient légèrement inclinées vers l'intérieur; il renfermait un squelette d'enfant, dont la tête était en a, les genoux en b et les pieds en c.

mont_vaudois Fig.8 - Coupe horizontale d'un sarcophage en losange.

Tous les sarcophages et les squelettes dont je parle étaient datés par des instruments d'os, de silex et de céramique appartenant à l'âge de la pierre polie. On sait que les populations de cette période avaient quelques principes élémentaires de construction ; mais on n'avait pas encore découvert, parmi les vestiges qu'elles nous ont laissés, de construction semblable au vallum funéraire du Mont-Vaudois. Ce vallum présente donc à ce titre un grand intérêt. Un fait remarquable est la coexistence des deux modes de sépulture, par incinération et dans des sarcophages, qui correspondent à deux rites distincts. Ajoutons que, dans l'enceinte bordée par le vallum, ainsi qu'à l'extérieur, s'élèvent do nombreux tumulus, de construction à peu près analogue à celle du vallum et renfermant aussi des sarcophages et des incinérations. - A Cravanche. près Belfort (Meurthe-et-Moselle) [?], la caverne que j'ai explorée a été découverte fortuitement, dans le cours d'un travail exécuté par le génie militaire. Elle s'ouvre sur le versant nord d'une longue colline, dite le Mont; c'est une faille produite par un cataclysme glaciaire, puis affouillée par les eaux. Elle se compose (Fig.9) d'une salle principale (1), d'environ 30 mètres de long sur 17 de large et 10 mètres de hauteur maximum.

grottes

Cette salle est remplie en partie de blocs de rochers éboulés ou arrangés de main d'homme, entre lesquels on a ménagé des sentiers. La paroi qui la limite au sud est la roche en place, c'est-à-dire disposée suivant l'inclinaison générale des couches de la montagne. Contre cette paroi passe une galerie a, conduisant à une seconde salle (?), d'où l'on pénètre, par un couloir (3) dans d'autres salles voisines. Sur la droite de la salle principale s'étendent encore d'autres cavités en communication avec elle. Quand j'ai pénétré dans la caverne - peu d'heures après sa découverte, j'ai trouvé, dans ces salles et dans les couloirs, de nombreux squelettes, mis en place dans des cavités arrangées de main d'homme et parfaitement datés par des instruments d'os et de silex, ainsi que par des urnes de terre à anse mamelonnée, indiquant que c'est la une construction qui remonte, comme le vallum du Mont-Vaudois, à l'époque de la pierre polie. Au fond de la salle principale s'élève un entassement de rochers c. offrant l'aspect d'un grand tumulus, sur les parois duquel on a ménagé des emplacements pour des dolmens. Sous l'un de ces dolmens, en particulier, se trouve une cavité assez régulière, de 1m.30 de largeur, 2 mètres de longueur et 1m.50 de hauteur, où j'ai découvert un squelette, les fragments de deux urnes, des instruments d'os et de silex. Les parois latérales du dolmen (fig. 10 et 11) sont inclinées de 15 à 20° vers l'extérieur. La dalle, ou plutôt le bloc considérable, formant le plafond, ressemble à un toit à bâtière. Ce bloc, de 2m.50 de longueur sur 2 mètres de largeur maximum, est posé en porte-à-faux : légèrement incliné vers l'arrière, il n'est soutenu que sur le tiers environ de sa longueur, et, grâce à la diminution notable de section de la partie en surplomb, l'équilibre a pu être obtenu. La solution de ce problème ne laissait pas que de présenter quelque difficulté. Il est à noter que ces recherches d'un équilibre bizarre semblent rentrer tout à fait dans les habitudes des peuples préhistoriques vosgiens; nous en avons trouvé nombre d'exemples curieux. Le fond du dolmen présente une assez large ouverture, ménagée immédiatement au-dessous de la dalle de couverture. Sur le devant de cette même dalle s'élève verticalement, fixée dans la stalagmite, une pierre en forme de cheminée, qui a été évidemment disposée à dessein par le constructeur, car elle n'aurait pu, si elle était tombée de la voûte, rester ainsi sur une pente de 65 degrés environ. Ce fait seul prouverait jusqu'à l'évidence que c'est là un travail de main d'homme. Un autre dolmen, qui m'a donné des os de cerf taillés et des débris de sacrifice, présente des caractères de construction encore bien plus sensibles au premier aspect. La table est une dalle assez régulière, horizontalement placée. Les trois parois montantes sont, comme dans l'exemple précédent, un peu inclinées à l'extérieur, et l'une est consolidée à l'extérieur par de grandes dalles arc-boutées à 70 degrés sur le monument. Le sous-sol de toute la grotte est formé de plusieurs étages de roches enchevêtrées, provenant de l'éboulement originel, mais dont un grand nombre, posées sur champ ou servant de pierres calantes, indiquent le travail de l'homme. Félix VOULOT, Professeur de l'Université.
1880

1877-1879 - Bulletin de la Société Belfortaine d'Émulation - Numéro 4 Texte de Louis PARISOT
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L'ouverture des grottes de Cravanche est venue compléter et non clore cette série de découvertes si précieuses pour l'archéologie locale.

Lorsqu'il nous a été donné de pénétrer pour la première fois dans ces galeries souterraines que la main de l'homme paraît avoir agrandies ou appropriées pour un lieu de refuge, nous avons été frappés de leur étendue et de leur aspect grandiose.
Les parois sont couvertes de  cristallisations de carbonate de chaux d'une pureté et d’une transparence remarquables.
Des stalagmites colossales Ă©mergent du sol et prennent les formes les plus fantastiques.
Le sol est irrégulier et parsemé de quartiers de roches détachés de la voûte.
Ce sont de véritables dolmens à l'abri desquels se sont conservés intacts les vases en terre, les disques perforés en serpentine, les instruments divers et les ornements en silex et en os, ainsi que les squelettes qui composent jusqu'à présent la plus remarquable de nos collections.

L'absence de toute trace de métal, l'existence évidente de monuments mégalithiques, la nature et la forme des objets recueillis, tout nous indique que nous sommes en présence d'une nécropole de l'âge de la pierre polie.
II reste d'autres galeries à découvrir, il reste à dégager de leur linceul de pierre les nombreux corps qui gisent sous le sol depuis des milliers de siècles ; les couches inférieures renferment des richesses archéologiques et paléontologiques ; il y a là un vaste champ de recherches qui attend une
exploration méthodique et consciencieuse.
J'aurais désiré pouvoir m'étendre davantage sur ce sujet intéressant, mais j'ai encore d'autres richesses à énumérer.
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Je ne dois pas négliger de vous dire que M. Henri Martin, pendant son récent passage à Belfort, nous a fait l'honneur de visiter les grottes de Cravanche ; il les a parcourues avec une ardeur juvénile et nous a donné l'assurance, après un examen attentif, et
avec sa grande autorité, qu'elles avaient servi de nécropole aux premiers habitants de la race celtique.
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Parmi les photographies, je signalerai la reproduction par M. Pernelle des objets les plus importants trouvés dans les grottes de Cravanche, du lion colossal de M. Bartholdi et de la charmante statuette en albâtre provenant des ruines de Mandeure et qui appartient à M. Émile Georges.
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NOTE SUR LES CAVERNES DU MONT

Les cavernes du Mont ou de Cravanche ont été, depuis leur découverte, l'objet de diverses communications.
Les savants qui les ont visitées se sont surtout occupés de leur valeur, au point de vue archéologique et de l'importance des objets curieux qui en ont été retirés.

Dans cette note, je m'occuperai plus spécialement de leur formation géologique et de l'époque probable de leur habitation par l'homme.
Je chercherai à déterminer à la suite de quels événements elles ont pris naissance et quelles modifications elles ont dû subir postérieurement sous l'influence des phénomènes météorologiques.

Dans nos contrées, la période jurassique s'est terminée par un exhaussement du sol qui refoula à une grande distance les eaux de la mer qui baignait encore le pied des montagnes des Vosges.
Ce mouvement eut pour résultat de mettre fin aux dépôts jurassiques et de donner naissance à ce que les géologues appellent la période crétacée.
Les couches qui avaient été déposées horizontalement, ont pris, à ce moment, une forte inclinaison, et une faille se produisit qui mit en contact les calcaires du Mont et du

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Goudray avec les schistes du Salbert.
Cette faille se prolongea par intermittence d'un côté vers Roppe et les Errues et de l'autre sur plusieurs points situés sur la ligne de soulèvement entre le Salbert et la montagne de la Serre, sur la rive gauche de la Saône.
C'est alors que la tête de cette faille formée de bancs compacts de calcaires reposant sur des assises molles de marnes et d'argiles liasiques, s'affaissa en se disloquant, et donna naissance aux cavités qui bordent la faille sur presque toute sa longueur ; de là l'origine des cavernes dont nous connaissons seulement celles de Cravanche.

La dislocation des couches, leur inclinaison variée, irrégulière, la position du Bathonien qui occupe le pied de la colline, masquant ainsi le Bajocien, sa structure en talus très incliné vers le nord au lieu de présenter une falaise comme à la Miotte et au Vaudois, démontrent suffisamment à quel genre d'accident la montagne doit ses formes à l'endroit des cavernes.

Aujourd'hui ces cavernes sont Ă  sec ou ne renferment d'eau que celle qui suinte de ses parois.
Mais à une époque très reculée, pendant toute la période crétacée et une partie de l'époque quaternaire elles étaient entièrement ou presque entièrement submergées.
Ce qui le prouve, ce sont les couloirs longs et Ă©troits qui partent des chambres principales, les uns horizontaux, les autres verticaux, montrant sur leur parois les traces Ă©videntes d'une active Ă©rosion, due Ă  des courants d'eau.

Pour expliquer cette invasion des eaux à une telle hauteur, il faut étudier la constitution de la vallée de

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la Savoureuse, en amont de Belfort, où il est facile de reconnaître l'existence d'une nappe d'eau qui occupait toute la vallée sur les bords de laquelle elle a déposé les matériaux étrangers enlevés aux montagnes voisines.

Le niveau des eaux a été assez élevé pour que ces dépôts se soient effectués jusque sur le plateau de l'Espérance et sur les collines situées entre Essert, Bavilliers et les bords de la Savoureuse.
A cette époque, la vallée était obstruée par un massif rocheux qui reliait le mont de la Miotte et formait un cirque dont la colline des Barres est un dernier vestige.

Cette colline, du reste, présente partout où elle est fouillée, des traces caractérisées d'une érosion prolongée. C'est à mesure que ce barrage naturel a été usé par le passage de l'eau et par les galets vosgiens que le niveau de l'eau s'est abaissé jusqu'à se réduire à l'emplacement qui sert aujourd'hui de lit à la Savoureuse.

A l'époque de la fonte des glaciers qui ont recouvert pendant de longs siècles le massif principal des Vosges, les eaux qui en découlaient charriaient des boues argileuses et des galets de toute grosseur.
Les cavernes du Mont, par leur position au-dessus du fond du petit vallon latéral de Cravanche, ont été préservées de l'invasion des galets.
Les boues seules ont pu y pénétrer et on en retrouve des vestiges dans presque toute leur étendue.

Il est évident, par cet exposé, que nos cavernes n'ont pu servir, jusqu'à l'époque glaciaire, d'habitations ni aux peuplades nomades qui parcouraient nos pays, ni aux animaux dont les races sont éteintes,

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qui vivaient dans nos contrées et qui avaient leur repaire dans des cavernes voisines de Sentheim, d'Osselle etc. , où nous retrouvons leurs ossements accumulés dans les boues glaciaires.
Les cavernes du Mont ne nous ont donné jusqu'à ce jour aucun vestige de l'ours des cavernes, du renne, de l’éléphant d'Europe, etc., dont les restes ont été trouvés dans des localités très-rapprochées , à Banvillars entre autre lors de la construction du chemin de fer.

L'habitation des cavernes du Mont, par l'homme préhistorique est donc limitée entre l'âge de l'Eléphant d'Europe, c'est-à-dire l'époque de la pierre taillée et l'âge du Bronze.

L'absence de toute trace de métaux parmi les objets trouvés près des squelettes permet cette dernière affirmation.

En fixant ainsi l'époque probable de l'habitation des cavernes du Mont, nous croyons nous rapprocher de la vérité en disant que les peuplades qui ont mis à l'abri de l'atteinte des carnassiers leurs morts pour lesquels elles avaient une grande vénération, appartenaient aux âges préhistoriques, et à la fin de la première période de la pierre polie.
Ces peuplades avaient probablement une origine asiatique, car leurs crânes bien développés, très peu prognathes les rapprochent de la race caucasique; elles ne devaient pas être isolées et comme perdues au pied de nos montagnes, car parmi les objets trouvés dans les cavernes, les silex sont assez nombreux, et il n'existe aucun gisement naturel de cette roche à moins de 250 à 300 kilomètres de distance ; parmi les objets accompagnant les squelettes, des coquilles marines provenant des bords des

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mers du Nord ou de la Méditerranée leur ont été apportées de plus loin encore ; la possession de ces objets prouve des relations plus ou moins suivies avec d'autres peuplades habitant au loin, qui, elles aussi, ne connaissaient aucun métal dont quelque instrument aurait pu également faire l'objet d'échange.

Cette race de nos cavernes doit être plus ancienne que celles qui avaient leur lieu de refuge au sommet du Vaudois, du mont de Roppe,  du Gramont et du Montbart, car celles-ci enterraient leurs morts dans des tumuli sous lesquels les instruments en pierre polie sont très fréquents, tandis qu'ils sont rares dans les cavernes du Mont.

Si l'on avait quelques indices sur le temps nécessaire à la formation des stalagmites, il serait permis d'arriver à une meilleure appréciation sur l'âge de l'habitat des cavernes.
Nous avons pu observer un squelette pris sous une croûte stalagmitaire supportant une stalagmite de 30 centimètres de diamètre sur une hauteur de 80 centimètres; à côté de ce squelette, il existe un foyer semblable à ceux que l'on trouve
sur quelques dalles servant d'abri Ă  d'autres squelettes.

De ces observations et jusqu'à ce que de nouvelles découvertes apportent un nouveau jour sur cette question, nous pouvons avancer que la race qui s'est servi des cavernes du Mont pour y ensevelir ses morts appartient à la fin de la première partie de l'époque de la pierre polie.
Cette déduction est d'autant plus certaine que les cavernes ayant été fermées par un accident quelconque, aucun âge plus récent n'est venu apporter d'autres vestiges pouvant amener le moindre doute dans les observations qu'il nous a été permis de faire.

L. Parisot.
1892

1892 - Bulletin de la Société Belfortaine d'Émulation - n° 11 Belfort Imprimerie du journal "La Frontière" 1892 Texte du Docteur CORBIS
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Dates de la découverte des grottes de Cravanche

Jusqu'en 1835 on ne soupçonnait pas au village de Cravanche l'existence de grottes dans le Mont.
On connaissait bien sur le bord du chemin qui conduit à Essert un trou, au ras de terre, connu sous le nom de Trou du diable, mais on était loin de soupçonner que cette ouverture, du reste assez étroite, donnât accès à des chambres, et personne n'avait jamais eu la pensée de s'y engager, peut-être par crainte superstitieuse, ce trou se trouvant à peu près à deux cents mètres des Combes-la-Dame où régnait la légende de la dame blanche apparaissant à certains moments de l'année.
On était persuadé dans le village que cette dame blanche, que personne n'avait jamais vue, bien entendu, était la dernière châtelaine du château que les habitants de Cravanche croyaient avoir existé en cet endroit.
L'idée de l'existence de ce château reposait sur les ruines d'un poste militaire romain dont il a été parlé dans le bulletin 9, page 34.
En 1835, des individus, poussés par la curiosité, s'engagèrent dans cette ouverture et se trouvèrent, à leur grand étonnement, dans une vaste chambre à l'entrée de laquelle se trouvaient le squelette d'un sanglier et celui d'un loup.
Le bruit de cette découverte se répandit bien vite dans le village et je fus, avec quelques camarades, un des premiers qui pénétrèrent dans cette grotte ou plutôt dans ces grottes, car il y avait trois chambres, la première plus vaste que les autres.
Elles étaient tapissées de stalactites et de stalagmites dont quelques unes se rejoignant formaient des colonnes.
Outre les concrétions que l'on rencontre nécessairement dans toutes les cavernes à infiltration d'un liquide tenant en dissolution les sels du terrain qu'il traverse, le plancher était parsemé d'autres concrétions qu'une imagination vive aurait peut-ètre transformé en objets de l'industrie humaine tels que tombeaux, meubles, etc., mais qui, en somme, n'étaient que des pierres à employer avec plus ou moins d'art à faire les bordures d'une corbeille dans un jardin.
Le plancher de ces chambres, surtout celui de la première, était littéralement formé de petites vasques d'une eau nécessairement claire comme du cristal.
Pour passer d'une chambre à l'autre il fallait sauter sur la crète de ces vasques dans le liquide glacial desquelles les maladroits prenaient un bain à la grande joie des compagnons assez adroits ou plutôt assez heureux pour ne pas trébucher.
En 1864, M. Thiault, propriétaire de la brasserie de Cravanche, obtint de la ville de Belfort l'autorisation de transformer ces grottes en une vaste cave où il remise ses bières de garde.
Les travaux entrepris à cet effet constatèrent jusqu'à l'évidence que ces grottes n'avaient jamais été habitées, les ouvriers n'ayant trouvé aucun objet de l'industrie de l'homme préhistorique ; et cependant ces grottes ayant une ouverture au ras de terre étaient sur le mème palier et formaient de belles et vastes voutes régulières.
La cause de l'inhabitation de ces grottes par nos ancêtres réside peut-ètre dans les infiltrations continues et abondantes de ces cavernes.
Les deux autres grottes qui rendent le village de Cravanche quasi célèbre et que visitent journellement de nombreux touristes, ont été découvertes à la suite de coups de mines dans les carrières ouvertes pour l'extraction de pierres destinées à la construction du fort du Salbert : la première au mois d'avril 1876 et la seconde au mois de février 1890.
Les squelettes, les débris de poterie, les haches et autres objets fort nombreux et fort curieux que les ouvriers rencontrent journellement sous leurs pioches, font croire que ces grottes ont servi d'habitation à l'homme préhistorique.

Cependant en présence des nombreux débris humains que l'on trouve, on pourrait peut-ètre se poser judicieusement cette question : ces grottes ont-elles bien réellement servi d'habitation ou plutôt ne seraient-elles pas d'anciennes nécropoles ?
Aux personnes qui s'occupent de l'histoire de l'homme préhistorique, cette science nouvelle en voie de création, à résoudre cette question.
Il est jusqu'à présent, impossible malgré les recherches minutieuses qui ont été été tentées, de découvrir l'entrée de ces grottes.
M. Grad, dans la relation savante qu'il a faite de ces cavernes, insinue que l'entrée a bien pu ètre fermée par des alluvions venues des Vosges.
C'est, à mon avis, une opinion un peu hasardée, attendu que les terrains de Cravanche ne sont absolument pas des terrains d'alluvions.

Ces grottes avaient nécessairement une entrée.
Cette entrée, vu l'épaisseur des parois, formait peut-être une galerie plus ou moins longue ayant deux ouvertures, l'une extérieure l'autre intérieure.
En admettant que l'ouverture extérieure soit bouchée par l'accumulation des terres, conséquence des révolutions séculaires, l'ouverture interieure doit exister encore d'une manière plus ou apparente sur les parois d'une des chambres habitées ; et si la version de M. Grad est vraie, cette entrée doit ètre bouchée par des alluvions qu'on doit forcément retrouver et dans le cas où cette ouverture ne serait pas bouchée par des alluvions problématiques, elle doit se reconnaître plus ou moins par la forme, le cadre, en un mot par quelque chose de régulier provenant du travail de l'homme et tranchant sur les parois abruptes, les habitants de ces cavernes n'ayant pas manqué, je crois, de donner une certaine aisance à l'entrée de leurs habitations.
Je m'étonne donc que les personnes qui s'eccupent tout spécialement de ces grottes n'aient pas songé à l'idée que j'émets et ne fassent pas tout leur possible pour retrouver cette ouverture intérieure qui forcément doit exister.
A elles donc de diriger leurs investigations de ce côté-là et de résoudre ce problème qui ne manque pas d'intriguer les personnes venant visiter les anciennes demeures de nos ancètres, cet homoprimigenius d'où descend l'homme actuel que la langue scientifique nomme homo sapiens.

Dr CORBIS
1894

Bulletin de la Société Belfortaine d'Emulation - N° 13 Belfort Typographie et Lithographie DEVILLERS 43 & 45, Rue Thiers, 43 & 45 1894
Source:  Gallica.bnf.fr
Monographie de la caverne funéraire néolithique de Cravanche
par FĂ©lix VOULOT
délégué de la Municipalité Belfortaine (3 Mars à Septembre 1876).


A trois kilomètres N. O. de Belfort, et à 300 mètres environ au-delà du village de Cravanche, on trouve l'entrée des grottes qui portent le nom de cette localité, en face du mont Salbert. Elles s'ouvrent au pied de la côte du Mont. Cette côte est un long plateau de calcaire bathonien dont les couches sont inclinées du Nord au Sud, comme celles du mont Vaudois, situé en face, de l'autre côté de Belfort.
Toutefois, au Mont, l'inclinaison, plus considérable, atteint 30 degrés maximum. Les cavernes s'ouvrent au versant Nord de la colline, à 400 mètres environ d'altitude.
Des hommes dont j'honore le savoir ont affirmé que la mer crétacée avait baigné et couvert le Mont à une certaine époque. Je pense que cette hypothèse ne saurait être admise, puisqu'aucune trace de cette mer ne se fait remarquer à moins de quarante kilomètres de notre colline. On peut même facilement suivre les contours de la mer crétacée au pied des derniers plateaux du Jura et des Vosges, fort au dessous de l'altitude du Mont. Mais, autant cette hypothèse me semble hasardée, autant il me paraît logique de croire qu à une époque relativement récente, il y eu une mer d’eau douce qui baigna le versant Nord du Mont. Cette nappe d'eau a dû être produite par la fonte des glaciers des Vosges,
dont quatre moraines ne sont éloignées du Mont que de sept à huit kilomètres. L observateur placé sur le Salbert suit encore facilement de l’œil les rivages de cette mer, qui se festonnent en petites berges sur les pentes inférieures du Mont.
La rupture a dû produire un violent cataclysme et, minant les rivages de la nappe d'eau un peu partout, avoir ses effets les plus considérables aux environs de l'exutoire.
 C'est ce qui s'est effectué tout naturellement, en produisant une faille le long du rivage, au versant septentrional du Mont. Cette faille affouillée ensuite par les eaux, c'est la caverne de Cravanche.

Le 2 mars 1876, j'étais occupé aux derniers travaux de mes fouilles sous le mur funéraire du Mont Vaudois d'Héricourt. En rentrant le soir à Belfort, j appris que M. le Commandant Borius (1) sortait de chez moi. Cet officier du Génie, alors chargé de la construction d'un fort au Mont Vaudois, venait, d'accord avec ses collègues, le lieutenant-colonel Lanty et le commandant de Peslouan, m'engager à me rendre en toute hâte à la côte du Mont. Ces messieurs avaient suivi et favorisé les recherches qui m'avaient fait découvrir au Mont Vaudois, une nécropole préhistorique, sur un point qu'on avait toujours considéré comme un camp romain. Ils pensaient avec raison qu'une caverne à ossements humains ouverte fortuitement, pourrait bien être un cimetière préhistorique.
Ces indices, joints à la remarque que j'avais faite sur les nombreuses coïncidences de lieux-dits renfermant la syllabe car ou cra, avec des habitats ou cimetières antiques, me fit pressentir qu'on pourrait très-probablement avoir rencontré une nécropole préhistorique.
Je mis le plus grand empressement à me rendre au désir des officiers du génie, le soir même. Le lendemain, avant 4 heures, je cherchai des manœuvres, qui devaient me retrouver, dès 6 heures, à l'entrée de la caverne, afin de commencer le sauvetage des squelettes et des objets antiques. En effet, ces précieux débris commençaient déjà à être foulés aux pieds et dispersés par les ouvriers du chantier et les habitants de Cravanche.
DĂ©jĂ , dans la nuit, des faits fort regrettables avaient eu lieu.
L'un des entrepreneurs du fort, M. N. était entré avec un manœuvre dans la caverne. Il avait fait briser et détacher à coups de ciseau et de masse, une natte de graminée incrustée ou plutôt cristallisée. En même temps, ses hommes, pénétrant dans un couloir latéral, avaient brisé sous leurs bottes le crâne d 'un squelette, qui est resté très-peu dérangé, pris dans la stalagmite.
Je ne quittai pas la caverne avec les manœuvres sans avoir fait amonceler des moellons devant l'ouverture y donnant accès,

(1) Le commandant Borius est le même que le Général appelé par ses éminents services à occuper aujourd'hui les fonctions de secrétaire de la Présidence de la République,

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et placé un homme de garde sur ce point. Dès le lendemain, une porte en chêne bordée de tôle et fermée d'une serrure de sûreté, remplaçait la barricade improvisée. La veille déjà, j'avais prévenu la municipalité des mesures prises d'urgence dans l'espoir de sauver des vestiges du plus haut intérêt pour l'histoire de l'homme préhistorique. J'avais obtenu une délégation verbale qui fut transformée, dès le 8 mars, en un acte officiel signé du Maire de Belfort (1) et de moi. En même temps, je m'étais préoccupé de retrouver et de racheter 3 crânes et 3 os longs que les ouvriers avaient, dès le 2 mars, vendus à plusieurs personnes, entre autres au Dr Fréry. Cependant, chaque jour, je m'occupais de travaux de soutènement de la voûte dans la première salle. Ce travail était d'autant plus urgent que cinq blocs énormes s'en détachèrent et vinrent tomber à mes pieds.
Ces éboulements étaient surtout amenés par les explosions que la mine occasionnait constamment au-dessus de ma tète dans la carrière en exploitation. Il est à remarquer, comme on le voit dans le dessin d'ensemble de l'extérieur de la côte du Mont, que les entrepreneurs avaient établi une voie, ferrée passant devant l'ouverture de la caverne pour l'extraction de la pierre (2).
Le transport de leur chantier sur ce point avait été très onéreux et ils faisaient de grandes difficultés pour le changer de place.
Je m'adressai au général en chef du 7e corps, le duc d'Aumale (3), qui, dès le 10, me faisait savoir par l'intermédiaire du lieutenant-colonel Lanty, chef du Génie, que l'entrepreneur devait « jusqu'à nouvel ordre, cesser de travailler aux abords de la grotte et reporter son chantier sur d'autres points. » Je m'étais empressé aussi de prier notre éminent historien, Henri Martin, de recourir au gouvernement pour m aider à sauver l'objet de la découverte.
Il me répondit le 1G qu'il venait d'en parler au Ministre, qu'il le reverrait le lendemain: « il faut à tout prix, ajoutait-il, qu'on sauve cette nécropole celtique d'un caractère si original
et qu'en attendant, l'autorité municipale ne laisse pas consommer l’œuvre de destruction ! » La ville de Belfort remplit géné-

(1) Le Maire de la ville était alors M. Parisot. le savant modeste qui a laisse de belles éludes sur les terrains de la région, et le secrétaire général de l'administration
du Territoire, M. Jean-Jacques Dietrich, le zélé fondateur de la Société Belfortaine d'Emulation.
(2) Voir planche I, fig. 1.
(3) Sans l'intervention instantanée et par dépêche de cet officier supérieur, dont la compétence particulière et les importants travaux archéologiques ne m'étaient pas inconnus, 90 ouvriers anéantissaient en quelques jours toute trace de la caverne.

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reusement ce vœu, en dédommageant, par une concession importante, l'entrepreneur de la carrière.
Chaque jour je continuais mes études et mes recherches, et je parvins à découvrir, l'une après l'autre, des galeries, cabinets et couloirs donnant à l'ensemble de la caverne une longueur de 84 mètres de l'Est à l'Ouest, sans compter un couloir perpendiculaire situé en face de l'entrée factice.
En posant le pied sur le seuil de l'ouverture récente, on s'aperçoit que la roche s'écarte à droite et à gauche en ondulations produites par les eaux. Elle reprend bientôt de chaque côté l'épaisseur de trois mètres environ pour descendre dans la caverne. Je fis faire un escalier grossier de 9 marches, garni d'une rampe, pour faciliter les communications depuis l'entrée.
Voici l'aspect général de cette grande galerie. Le spectateur voyait en face de lui des colonnes de stalactites accouplées formant un diamètre de plusieurs mètres et cachant un long et étroit couloir. Plus à droite, plusieurs rangées de stalactites, placées comme des décors de théâtre les unes avant les autres.
Il y en avait en forme de cônes renversés, appuyés sur des cônes droits plus ou moins réguliers, d'autres en forme de draperies,
de rideaux garnis de franges, de glands des formes les plus variées. Tout cela avait l'apparence de sucre blanc ou jaunâtre parfaitement cristallisé, et prenait un aspect féerique par mille étincelles qui en jaillissaient. En même temps, on entendait un bruit léger et mystérieux de gouttes d'eau carbonatée tombant par intervalles. La galerie se trouvait, pour ainsi dire, fermée à gauche par un épais éboulis de roches couvert de stalagmites et renfermant plusieurs vides. Au centre de sa largeur, cet éboulis était surmonté d'une draperie en « courte-pointe» touchant, par intervalles, l'épais dépôt calcaire à pentes arrondies.
Au pied de l'escalier, à quatre mètres environ en avant et un peu moins vers la gauche, on voyait un beau dolmen a jour, à la couverture en forme de toit surmontée d'un pierre verticale (1).
Celle-ci était fixée par la stalagmite sur une pente raide, où elle n'avait pu être placée que de main d 'homme , sa forme elle-même était toute modifiée par des dépôts stalagmitiques.
Sous ce dolmen, se trouve une cavité assez régulière en rectangle, à laquelle on arrive par cinq marches. Elle a 1m30 de largeur, 2m de longueur et -1m50 de hauteur.

(1) Voir planche I, fig. Il et III et la lettre N du plan.

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J'y ai découvert un squelette, la tête tournée vers l'entrée, les fragments de deux urnes à anses mamelonnées, un poinçon d’os et une lame de silex bleuâtre retaillée. Un vase à fond plat en avait été enlevé une heure avant mon arrivée et je l'ai retrouvé aussitôt dans une cantine, en face de la caverne. C'est le beau vase rougeâtre entouré de dessins gravés en creux, conservé au Musée de Belfort. Les parois latérales du dolmen sont inclinées de 15 à 20 degrés vers l'extérieur, comme pour leur donner plus d'assise. Le bloc considérable formant le plafond ressemble à un toit à bâtière.
Cette dalle, de 2m50 de longueur sur 2m de largeur maximum, mesurés sur la longueur de la cavité, est posée en porte-à-faux : légèrement inclinée vers l'arrière, elle n'est soutenue que sur le tiers environ de sa largeur et grâce à la diminution notable d'épaisseur de la partie en surplomb, l'équilibre a pu être obtenu.
La solution de ce problème ne laissait pas que de présenter quelque difficulté. Il est à remarquer, que ces recherches, d'un équilibre bizarre, semblent rentrer dans les habitudes des peuples préhistoriques vosgiens. Le fond du dolmen, du côté de la tête du squelette, présente une assez large ouverture, ménagée immédiatement au-dessous de la dalle de couverture.
Les flancs de l'éboulis cité présentent sur la droite plusieurs petits arrangements de pierres en forme de tables, supportées en partie par des pierres debout, visiblement posées de main d'homme et calées sur les côtés par des contreforts (1).
A gauche de l'entrée de la grotte, une large dalle (2) semblait posée à dessein, et sur la droite, une grande dalle horizontale (3) s'élevait à côté d'une petite pyramide fixée verticalement par l'homme au milieu d'un enchevêtrement de roches éboulées.
En examinant bien ce sol si inégal, on s'apercevait qu'un certain nombre de ces blocs avaient été disposés de manière à former deux sentiers. L'un d'eux, tournant autour de l'éboulis, conduisait en face de l'entrée ; l'autre se dirigeait vers la droite.
Entre ces deux sentiers, on voyait des squelettes couchés dans de grossiers sarcophages sans couvercles (4).

(1) Voir planche II, fig. I, II, III et les lettres O, P, P' du plan.
(2) Voir la lettre Q du plan.
(3) Voir la lettre Q' du plan.
(4) Voir la lettre B du plan.


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Parmi ces squelettes tournés, les uns vers le Nord, les autres vers l'Est, il y en avait trois de différents âges dans un sarcophage, deux dans un autre. En face de l'entrée factice, contre la paroi méridionale de la galerie, était couché, les pieds à l'Ouest, un squelette (1) dont la tête avait été appuyée sur la natte de graminée incrustée et même cristallisée dont il a été parlé plus haut.
Un peu plus à l'Ouest, à 2m 1/2 environ de profondeur, je trouvais une cellule dans laquelle un bloc cubique, placé en forme de table, était encore couvert de débris de repas, de cendres et de charbons (2), fait que j'avais déjà constaté sur l'une des petites tables placées au contour de l'éboulis. Tout près de cette cellule, s'apercevait dans le sous-sol, une autre sépulture.
Tout à l'Ouest de la grande salle, on voyait un beau dolmen (3) ouvert, dont la couverture était appuyée à droite sur une anfractuosité de la paroi extérieure septentrionale, tandis
qu'à gauche, elle était visiblement calée sur des pierres posées debout.
Le plateau et le pied de ce dolmen m'ont offert un foyer et les débris d'un cerf gigantesque. Les bois et une côte de l'animal avaient servi à faire des instruments remarquables tels que: manche de hache ébauché, couteau, grand lissoir arqué d'une forme inconnue. A côté du dolmen, un squelette de jeune loup avait été enseveli, sans que le crâne admirablement conservé, eût été ouvert. Il en est de même du crâne d'un chevreuil qui a été trouvé entier dans une sépulture (4) pratiquée dans le sous-sol de la salle, tout près de l'ouverture récente, tandis qu'un os de cerf avait seul été brisé, pour en extraire la moelle. Une belle lame de silex bleuâtre accompagnait la sépulture au chevreuil.
Un certain nombre de rochers de la grande nef sont visiblement posés de main d'homme, et si l'on pratique des couloirs, comme je l'ai fait, pour visiter les nombreuses cavités superposées qui s'étendent comme un réseau, sous les pieds du visiteur, on est de plus en plus étonné du travail cyclopéen que montrent à chaque pas les roches posées sur champ ou les stalagmites couchées pour servir de pierres calantes.

(1) Voir la lettre B' du plan.
(2) Voir la lettre R du plan.
(3) Voir la lettre A du plan.
(4) Voir la lettre L du plan.


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Une sépulture très-importante (1) par les objets qu'elle renfermait s'ouvrait clans une cavité au-dessous et contre l'éboulis oriental de la grande salle, et le sol étant partout à jour, j'ai dû en chercher les éléments à deux autres étages inférieurs à ce sous-sol. Quatre squelettes se trouvaient étendus dans de petites cavités contiguës. L humérus de l'un d'eux portait un bel anneau formé d'un galet de serpentine - j'ignore si ce fait était dû à un glissement accidentel; - un autre anneau semblable avait glissé à l étage inférieur. A la tète d'un de ces corps, une dalle cachait un vase bomboïde complet, à anses mamelonnées.
Une des parois latérales du sarcophage était formée d'une stalagmite couchée. Trois beaux silex, des poinçons d'os, des cornes de cerf taillées en arc accompagnaient les corps de cette espèce de sépulture ; mais l'objet le plus précieux qu'elle renfermât, c'est un collier dont j'ai retrouvé de nombreux grains ; tous fort petits, les uns en sorpule, les autres en apiocrinis, quelques-uns en coquilles marines, d'autres enfin en os ou en ardoise, très petits et très habilement taillés et percés.
On arrive derrière l'extrémité droite de la grande salle, à
l'entrée primitive supposée, par un passage que l'on ne traverse qu'en rampant. Quand je l'eus franchi le premier, en cherchant cette entrée, je m'aperçus que je l'avais trouvée. En effet devant moi, un amas de grandes roches tombées de l'auvent d'un abri, recouvraient un vaste foyer (2) encore reconnaissable, renfermant des débris de repas. A droite, au-dessus de moi s'étendait une sorte de cheminée, en pente raide, garnie de dalles sur champ, et s'élevant presque jusqu'à l'air libre. La boussole et le mètre me firent voir que, au dessus de cette cheminée, à 28 mètres S. O. de l'entrée accidentelle récente, le sol se creusait en calotte sphérique, preuve d'un éboulement qui avait dû boucher
l'entrée de la caverne.
Si, de là, nous nous reportons à l'extrémité opposée de notre sentier principal et de la grande nef, vers la paroi méridionale, après avoir franchi deux roches (3) qu'on parait avoir couchées à dessein en travers pour masquer le passage, nous rencontrons d'abord un certain nombre de squelettes dispersés (4), pris dans la stalagmite.

(1) Voir la planche III, fig. 1 et le point K du plan.
(2) Voir la lettre M du plan.
(3) Voir la lettre D du plan, Ces roches D sont tout à côté du pilier stalagmitique S qui cachait l'entrée d'un étroit couloir de 60 mètres de longueur absolument vide.
(4) Voir la lettre C du plan.


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   Par un étroit couloir qui suit toujours la paroi méridionale de la caverne, nous arrivons d'abord à une sorte de grand dolmen vide (1) qui paraissait préparé pour une sépulture importante.
Plus loin, nous nous trouvons dans une salle (2) toute garnie de cavités funéraires pratiquées entre des arrangements de roches et de stalagmites couchées. Dans cette salle, un puits carré d'environ lm 50 de profondeur, renfermait les débris de plus de 12 squelettes et des poteries noires. J'en ai tiré aussi une belle lame de silex et de menus fragments taillés dans la roche schisteuse de l'atelier préhistorique du Mont-Vaudois.
   Devant ce puits carré s'élève une dalle verticale de 2m de hauteur sur lm 50 de largeur, véritable menhir, portant une entaille profonde en forme de fer à cheval. Contre la paroi Nord de cette sorte de menhir, un grossier sarcophage renfermait un squelette de jeune homme, étendu les pieds tournés à l'est. A ses côtés, j'ai exhumé, de la fange dans laquelle ils gisaient, les deux tiers d'un petit vase en terre noire fine, entouré d'une couronne habilement taillée en creux. Le squelette avait porté un bracelet (3) composé de fragments d'apiocrinis reliés par une sorte de résine brunâtre, et dont je n'ai pu obtenir qu'une petite portion.
   Cette chambre, de 4 mètres environ de large, est séparée vers le Nord, d'une autre petite salle (4), par une paroi verticale de rocher,.percée à sa partie inférieure d'une étroite ouverture que l'on ne traverse qu'en rampant. Cette nouvelle chambre, à peu près de mêmes dimensions que la précédente, mais plus élevée, renferme une autre cavité factice également, remplie d'eau.
   Vers le Nord-Est s'ouvre une quatrième salle de 20 mètres environ de longueur, sur 6 de largeur, au fond de laquelle un arrangement de roches et de stalactites des plus pittoresques dessine dans le vide une sorte de table soutenue et surmontée par des groupes de colonnes cristallisées (5). Jusqu'au fond de cette galerie, j 'ai constaté que le sous-sol renfermait des sépultures et j 'ai déposé au Musée de Belfort une belle urne entière en terre noire, à trois anses mamelonnées, à fond arrondi, qui en provient (6).

(1) Voir la lettre T du plan.
(2) Voir la lettre F du plan et la planche III, fig. II.
(3) Voir planche VIII, fig. I.
(4) Voir la lettre G du plan et la planche III. fig. III.
(5) Voir la planche IV et la lettre I du plan.
(6) Voir planche V, fig. I.


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   Le sous-sol de toute la grotte est formé de plusieurs étages de roches enchevêtrées, provenant d'éboulements originels, mais dont un grand nombre, posées sur champ ou servant de pierres calantes, indiquent le travail de l'homme (1). 
   L'état de conservation des squelettes est fort remarquable, ce qui tient à ce que l'air n'a pas pénétré dans la grotte pendant plusieurs milliers d'années. Leur taille est, en moyenne, sur 21 individus, dont la moitié sont des hommes, de 1m54, tandis que cette moyenne, pour les squelettes du Mont-Vaudois, la même que pour la France actuelle, est de 1m65. Ceux de Cravanche ont, en général, une taille svelte ; les os sont polis, peu épais, les articulations sont médiocrement fortes, ainsi que les attaches musculaires.
   Les extrémités sont petites : la clavicule montre chez les femmes et chez quelques hommes même des individus peu habitués aux travaux pénibles.
  Tous ces divers caractères offrent un contraste frappant avec les squelettes que j'ai exhumés au Mont-Vaudois. Néanmoins, j'ai trouvé à Cravanche comme sur ce dernier point, plusieurs humérus (2) à cavité olécranienne percée, comme il arrive chez certaines races inférieures (3).
   Quant aux crânes, ceux de Cravanche offrent, en général, un fort volume de cerveau. J'en ai jaugé huit encore entiers dont la capacité varie de 1173 à 1697 centimètres cubes : la moyenne est de 1385 centimètres cubes. Ils sont tous plus ou moins doli-

(1) Voir la lettre J du plan.
(2) Voir planche V, fig. X.
(3) Dimensions de divers os et fragments d'os humains
    1 PĂ©ronĂ©s, 1 entier, long. 30 c/m 9. Grand diamètre Ă  mi-hauteur 2 c/m.  Épaisseur 1 c/m 5 Ă  gouttière.
    2 et 3 CavitĂ©s olĂ©craniennes percĂ©es avec tiges.
    4 HumĂ©rus sans tĂŞte, long. prĂ©sumĂ©e 2 dc/m 5. CavitĂ© olĂ©cranienne percĂ©e,larg. maximum de l'art. InfĂ©rieure 5 c/m 2 ; Ă©pais. max. ? Ă©pais. de la colonne vers le milieu 1 e/m 5 ; larg. id. 1, 8.
    5 Tige d'humĂ©rus, cavitĂ© olĂ©cranienne non percĂ©e, long. 21 c/m 5. Épais. De la tige vers le centre 2, 1. Larg. id. 2. 8, forte torsion,
    6 CavitĂ© olĂ©cranienne, larg. max. prĂ©sumĂ©e 5 c/m 3 ; Ă©pais, max. 2 c/m 2, tige mince.
    7 CavitĂ© olĂ©cranienne, larg. max. 5 c/m, Ă©pais, max. 2, 6.
    8, 9, 10, 11,4 cavitĂ©s olĂ©cranienne non percĂ©es.
    12 CavitĂ© olĂ©cranienne percĂ©e fortement, larg. max. 5, 8, Ă©pais, max. 2, 3.
    13 id. larg- max. 5 c/m 8, Ă©pais, max. prĂ©sumĂ©e 2, 2.
    14 id. larg. max, 5, 2, Ă©pais, max. 2, 5.
    15 id. Ă©pais. max. 2, 3.
    16 TĂŞte d'humĂ©rus, diamètre min. 4 c/m 2, max. 4, 4.
    17 id. diam. min. 4, 2, max. 4, 6.
    18 id. diam. min. 4, 1.
    19 id. diam. min. 4.


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chocéphales et leur plus grand diamètre latéral est assez voisin de l'occiput. L'indice céphalique des 12 crânes mesurables a été fixé ainsi qu'il suit, par MM. Barthélémy, de Nancy, et Hovelacque:
Grand DiamètrePetit DiamètreIndice Céphalique
172.5?123,5?71.59? femme
18313272.13 homme
17412672.41 homme
19614372.96 femme?
17312873.98 homme
17313075.15 femme
17113076.02 femme
16812876.19 femme
17013076,47 femme
17413477.01 homme
18014077.77 homme
18314378.14 homme
Ces crânes(1), excepté deux. sont presque tous peu prognathes, le sinus frontal est peu accentué, l'arcade sourcilière peu saillante, l'orbite de l’œil est incliné à l'extérieur, le nez est assez proéminent. La face est ovale, allongée, les dents ont conserve leur émail tout en ayant la couronne plus ou moins usée chez les individus âgés. Le maxillaire inférieur est parfois d'une hauteur remarquable, quoique assez étroit. Pour me résumer sur ce qui vient d'être dit des cavernes de Cravanche, celle que j'ai décrite en détail est la seule intéressant l'homme préhistorique. Une autre, voisine, située immédiatement à l'Ouest, a été découverte en 1890 parles soins de la Société Belfortaine d'Emulation, mais ne renferme aucun débris humain. Je tenais à m'étendre sur les preuves de l'authenticité des objets trouvés dans mes fouilles en 1876 et sur la méthode rigoureuse employée dans ces recherches. N'ayant encore rien publié moi-même jusqu'aujourd'hui', excepté trois courtes notices que j'ai données aussitôt après la découverte (M. de Quatrefages en a lu une à la séance du 24 avril 1876 à l'Académie des Sciences), une foule d'erreurs avaient été commises par M. Ch. Grad (2), arrivé trop tard sur les lieux ; (1) Voir planches V et VI. (2) Bulletin de la Société d'Histoire Naturelle de Colmar, 1875-76 Page 184 dans un court passage, par M. E. Reclus (1), dans son grand ouvrage de géographie, et par M. le capitaine Jannesson (2). Toutefois, je dois dire que M. Tuefferd, a écrit dans la Revue d'Alsace, de 1877, une belle « Étude sur l'humanité préhistorique, 2e partie. » où se trouve un passage relatif à la caverne de Cravanche, telle qu'il l'avait vue lorsqu'elle était partiellement découverte. Dans ce travail, le savant historien du comté de Montbéliard a montré la sagacité et la bonne foi parfaite qui le distinguent. Un archéologue de mérite, le Dr Thiessing, dans un article publié en 1876,sous le titre « En excursion » (3) parle brièvement d'une visite, qu'il a faite sous mes yeux à la caverne de Cravanche. Il présente notamment des considérations sur les dolmens que j'ai cru y reconnaître. En effet, dit-il « nous étions entrés avec des doutes sur les dolmens souterrains, Là, où tant de cavités naturelles se présentaient pour ensevelir les corps, il fallait avoir une grande vénération pour les morts, ou se laisser guider par le désir de se distinguer par des monuments, pour déplacer des blocs ou des dalles que cinquante hommes ne remueraient pas. Mais la répétition des sépultures dans des niches couvertes par une grosse pierre et les autres preuves d'un travail patient nous disposerait assez à accepter l'explication de notre aimable cicerone (M. Voulot) dans ce cimetière préhistorique. » Le docteur Thiessing n'est pas le seul de mon avis sous ce rapport : M. Jannesson (4) est encore plus affirmatif. Ainsi, il dit, dans sa notice précitée : « Il n'y a pas de doute pour nous : ces hommes déposaient dans la grotte leurs morts et construisaient à cet effet de véritables dolmens. » Il en est de même de MM. le Dr Delisle (5), Henri Martin et Parisot. Je suis heureux de pouvoir citer encore M. Dubail-Roy (6), Secrétaire de la Société Belfortaine d'Emulation. (1) La France. (2) Bulletin de la Société Belfortaine d'Emulation, 1893; les Grottes de Cravanche. (3) Voir Bulletin de la Société Jurassienne d'Emulation, page 215. (4) Auteur cité. (5) Compte rendu de l'Association française pour l'avancement des Sciences, 1re partie (1893, page 206) : Grottes de Cravanche. (6) Compte rendu de l'Association française pour l'avancement des Sciences, 12e partie (1893, page 693) : Grottes de Cravanche. Page 185 Au reste, il est peu surprenant que les auteurs des sépultures de la caverne de Cravanche aient élevé des dolmens à leurs morts. La période dite néolithique à laquelle ils appartenaient est celle qui a construit le plus de monuments de ce genre. Quant à moi, je considère le fait comme absolument indiscutable. J'ai rencontré fréquemment dans les dolmens et les autres sépultures de la caverne, non seulement des instruments habilement taillés dans le silex ou dans des os d'animaux, mais aussi des outils d'un caractère sans doute votif, exécutés en simple calcaire, fait qui s'était déjà présenté au Mont-Vaudois. J'en ai laissé une collection au Musée de Belfort. J'ignore absolument, malgré toutes les recherches que j'ai pu faire si les tribus de Cravanche pratiquaient l’incinération des corps en même temps que l'ensépulturement, comme le faisaient leurs voisins du Mont-Vaudois. Rien ne m'autorise à admettre cette similitude de coutume. Un seul os, un sacrum humain m'a paru présenter des traces de feu, et c'est trop peu pour pouvoir tirer de ce fait des conclusions générales. Toutefois, une autre question est soulevée par la présence de nombreux squelettes humains au fond de puits taillés par l'homme dans le rocher. Quant à moi, j'y vois un mystère que je n'essaierai pas d'éclaircir. Je laisse à de plus habiles que moi le soin de soulever un coin du voile. Je dois dire cependant que ces puits, pendant les sept mois que je les ai vus, sont restés toujours au même niveau, ce qui m'oblige à penser qu'ils sont alimentés par une source intarissable. Tout ce que j'ai découvert dans la grotte de Cravanche, quoiqu'elle ait dû servir de sépulture à des époques très différentes, remonte à la seconde période néolithique et confine à celle des métaux. Une chose fort curieuse, c'est que je n'y ai point trouvé de hache polie; ce qui peut tenir au poids et à la forme spéciale de cet instrument qui pouvait avoir glissé, comme plusieurs silex que j'ai trouvés, dans les étages inférieurs de la caverne. Il en est de même des pointes de flèche retaillées. Quoique dans la natte incrustée et même cristallisée, la matière primitive ait été remplacée complètement par du carbonate de chaux, et qu'un grand nombre d'ossements humains se soient trouvés enfouis sous quatre ou cinq centimètres d'épaisseur de stalagmites, rien ne prouve que ce dépôt calcaire ait exigé un temps énorme à se produire. Page 186 Il est inutile aussi que la température ait été extrêmement basse pour produire la cristallisation des objets. En effet, un petit vase à fond arrondi, trouvé dans un sarcophage au Mont-Vaudois, est surmonté d'un dépôt stalagmitique assez élevé. Or la température s'était modifiée très-peu sous le mur compact de deux mètres de hauteur qui formait le vallum du Mont-Vaudois. A l'intérieur de la caverne de Cravanche, trois jours après la création de l'ouverture factice, le thermomètre marquait+ 9° centigrades, et l'humidité relative était de 80° pour 100. Il a été constaté récemment que des cristaux peuvent se former dans une brique romaine, par la présence seule du ciment et de l'eau à la température ordinaire. Un autre fait important résultant de mes fouilles à Cravanche, c'est que les sépultures n'étaient nullement orientées, contrairement aux suppositions de M. Jannesson (1). La caverne ayant conservé, malgré d'épais foyers, peu d'ossements d'animaux, il s'y est sans doute fait souvent des repas funéraires. Les corps eux-mêmes avaient été inhumés sur un sol imprégné de cendres. Mais il est probable que si la grotte a été habitée, ce n'est que d'une façon accidentelle, comme toutes celles de la même époque. Ce qui tendrait à le faire croire, ce sont les nombreuses traces de fumée que portaient encore les dalles de couverture des dolmens et des galeries souterraines, sur des points et à des étages différents. Les débris de l'alimentation des tribus de Cravanche nous offrent un fait des plus remarquables ; parmi les ossements de porc, de sanglier, de chevreuil, de cerf des lacustres, d'échassiers etc., on ne trouve pas un seul os de cheval. J'avais déjà fait cette observation en présence des innombrables débris de repas au Mont-Vaudois. Il est vraisemblable que la tribu de Cravanche a séjourné dans la région postérieurement à la tribu voisine; mais je ne ferai qu'effleurer cette question qui ne peut être résolue qu'après la publication de la monographie du Mont-Vaudois. Sur ce dernier point, j'ai constaté que le plus grand vase recueilli était, pour ainsi dire, des mêmes dimensions que le plus petit trouvé à Cravanche. Ici, il y en avait de fort grands, et l'anse mamelonnée a toujours dû servir à les suspendre (2). Au Mont-Vau- (1) Auteur cité. (2) Voir planche V, fig. 1 et III. Page 187 dois, cet appendice est parfois très-petit, et, dans sa forme primitive, se réduit souvent à un simple bouton non percé. Dans cette nécropole, il n'existe nulle trace de dessin sur les poteries, tandis qu'à Cravanche, les lignes tracées en creux présentent déjà une assez grande variété et un certain sentiment de l'art. En ce dernier point, on a déjà trouvé le vase à fond plat qui n'existe pas au Mont-Vaudois. En outre, la grotte de Cravanche a fourni des schistes taillés dans l'atelier de l'habitat voisin. Enfin, les tribus néolithiques des deux stations appartiennent à la- race dolichocéphale. Cette race est très différente, au point de vue ethnographique, des populations brachycéphales qui ont apporté plus tard, dans la région vosgéso-jurassique, l'usage des métaux. Néanmoins les premières paraissent avoir eu déjà des idées de symboles. J'ai rencontré souvent dans les tumuli anté-romains vosgiens des haches votives en simple calcaire, dont on peut voir de nombreux échantillons au Musée d'EpinaI. Déjà, au Mont-Vaudois, une sépulture renfermait une pierre en forme de pied, simple ludus-naturæ, recueillie et placée avec intention. Sur une autre tombe très-importante, on avait amoncelé plusieurs tombereaux d'oursins fossiles du terrain local. A Cravanche, une sépulture renfermait une pierre plate en forme de jambe vue de profil (1), tandis qu'un fer-à-cheval (2) ou plutôt le contour d'un pied de cheval était taillé en creux sur une sorte de menhir devant un puits funéraire. Ailleurs, sur une dalle horizontale,on avait déposé un amas d'osselets d'enfants (3), au milieu de plusieurs centaines de tuyaux de stalactites cristallisées, d'environ un demi. centimètre de diamètre extérieur. Ces objets, ainsi que tous ceux recueillis dans mes fouilles ont été déposés au Musée de Belfort, et la liste en a été remise à l'autorité municipale. On a discuté la question de l'origine des tribus de Cravanche. Tout ce qu'on peut dire, c'est que leurs silex proviennent principalement du bassin de Paris, que leurs colliers sont en partie formés de coquilles méditerranéennes, et que des roches d'Asie constituent la matière des hachettes polies qu'ils ont eues en main (1) Voir planche V, fig. XII. (2) Voir la lettre F du plan de la planche Ill, fig:. Il (3) Voir la lettre K du plan. Page 188 Ces faits ont paru à plusieurs personnes, entr'autres au capitaine Jannesson (1), démontrer l'origine asiatique de cette peuplade. Pour ma part, je ne puis y voir que la preuve de relations commerciales avec ces contrées. Cependant, si j'osais hasarder une simple hypothèse, je dirais qu'au point de vue anthropologique, l'homme de Cravanche offre une grande analogie avec les Ligures. Je crois devoir transcrire ici la consécration officielle de l'authenticité des objets que j'ai recueillis à Cravanche. J'ai reçu une lettre ministérielle en date du 26 mai 1877, signée J. Waddington et renfermant les lignes suivantes: « Monsieur, je suis heureux de vous faire connaître l'accueil sympathique fait à votre communication par la Commission des Monuments historiques, et je vous demande la permission de conserver pour ses archives votre note qui témoigne de recherches consciencieuses et savamment dirigées. » Épinal, le 14 Juin 1894. FÉLIX VOULOT. PLANCHE I. Fig. I. - Versant Nord de la côte du Mont, avec l'entrée factice de la caverne néolithique de Cravanche, mars 1876. Fig. Il. - Dolmen habité, pris de l'entrée factice de la caverne, au point N. du plan. (Vue en face de l'entrée). Fig. III.-Projection longitudinale du dolmen précédent. (Même lettre du plan).

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PLANCHE II. Fig. I.- Table dolménique, vue prise vers le Nord-Est. Il s'y trouvait une poignée d'une graminée à demi carbonisée, ayant servi aux peuples néolithiques à allumer leur feu. Cette graminée croit encore sur les pentes du Jura. Lettre O du plan. Fig.II. - Table dolménique voisine de la précédente. Lettre P du plan. Fig. III. - Petite table dolménique à hauteur d'appui, formée d'une dalle horizontale appuyée sur un petit pilier vertical, et sur des blocs arc-boutés sur les côtés. Vue prise vers l'Est. Lettre P’ du plan.

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PLANCHE III. Fig. I.-Entrée de la sépulture aux quatre squelettes placés dans des sarcophages à deux étages différents, ayant donné une belle urne bomboïde cachée derrière une dalle, les deux anneaux de serpentine noble, un collier de perles variées, etc. Lettre K du plan. Fig. II. - Salle renfermant un puits funéraire devant un menhir rectangulaire contre lequel s'appuyait une sépulture de femme, se distinguant par un élégant petit vase noir à couronne gravée ; et par des fragments de bracelet en apiocrinites. Lettre F du plan. Fig. III. - Deuxième chambre à puits funéraire et menhir. Lettre G du plan.

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PLANCHE IV. Fig.I. - Grand dolmen situé à l'Est au fond d'une grande galerie, derrière des squelettes pris dans la stalagmite. Il est incontestablement dressé de main d 'homme, étant établi sur des stalagmites. Lettre I du plan.

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PLANCHE V. Fig. I. - Vase bomboide à 3 anses mamelonnées, 32 c/m de hauteur. Fig. II. - Vase en poterie noire très fine, à fond arrondi, de 10 c/m de diamètre sur 11 c/m de hauteur, portant une bande gravée d'un beau style, trouvé au point F du plan. Fig. III. - Vase bomboï à 2 anses mamelonnées, 20 c/m de hauteur, Fig. IV.- Vase à fond plat étroit, brun, rouge, de 22 c/m de hauteur, avec élégante couronne gravée. Fig. V. - Fragment d'un- très-grand vase, trouvé dans le dolmen habité. Fig. VI. - Détail de gravure provenant d'un vase noir en poterie fine. Fig. VII. - Crâne vu de face. Fig. VIII. - Mâchoires et autres os pris dans la stalagmite. Fig. IX. - Crâne vu de profil à nez très aquilin, et à prognathisme saillant. Fig. X.- Un tibia de chevreuil fendu pour en faire un poignard, un humérus humain à cavité olécranienne percée, et os de porc ou de sanglier fendu pour en extraire la moelle. Fig, XI. - Fragment de vase avec anse très ouverte, indiquant la fin de l'époque néolithique. Fig. XII. - Pierre à profil de jambe. Fig. XIII et XIV. - Deux crânes vus de face. Fig. XV. - Fragment de crâne percé. Fig. XVI. - Maxillaire inférieur. Fig. XVII et XVIII. - Les deux crânes précédents vus de profil. Fig. XIX. - Le fragment de crâne précédent, vu d'un autre point de vue. Fig. XX. - Le maxillaire précédent vu de face.

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PLANCHE VI. Fig. I, II, III, IV. - Quatre crânes bien conservés. (Musée de Belfort). Fig. V. Natte de graminée cristallisée formée de tiges reliées par des lanières plates et ayant supporté la tête d'un corps dans un sarcophage. Fig. VI. - Fragments de bois fossiles.

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PLANCHE VII. Fig. I et II. - Deux galets de serpentine provenant probablement de la débâcle qui a suivi la fonte des glaciers voisins ; ils ont été percés par l'homme préhistorique d'une cavité circulaire de 0m065 adoucie sur les bords, et trouvés dans une sépulture de femme ; ont pu servir d 'amulettes, ou de parure, telle que bracelets. En effet, une main de femme de la taille des femmes de Cravanche pouvait y passer facilement. Fig. III. - Fragment d'un collier de femme avec corail. Fig. IV - Collier de la même sépulture de femme ; il est formé d'anneaux habilement ouvrés d'os, de schiste, de serpule, d’apiocrinites. de nacre. Fig. V, VI, VII VIII, IX et X. - Instruments en os de grand cerf, trouvés sur le dolmen X du plan.

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PLANCHE VIII Fig. I. - Tranchets arqués en bois de cerf, et fragments de bracelet provenant de la sépulture de femme de la chambre située au point F du plan. Fig. II. Quatre poinçons d'os. Silex et fragments de silex, etc.

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plan

1903

Revue mensuelle de l'Ă©cole d'anthropologie de Paris / Association pour l'enseignement des sciences anthropologiques Ecole d'anthropologie de Paris F. ALCAN (Paris) 1903
G.HERVÉ
La question d'Alsace

Le type de Baumes-Chaudes, descendant probable du type magdalénien de Laugerie, a été représenté lui aussi parmi certaines tribus de l'Alsace néolithique.
J'en ai reconnu les caractères, peut-être associés sur quelques pièces à ceux de la race de Cro-Magnon, en étudiant au musée de Belfort la belle série de crânes et les ossements humains en parfait état de conservation, extraits depuis 1876, au cours de plusieurs campagnes de fouilles dues à la Société belfortaine d'émulation, de la grotte sépulcrale néolithique de Cravanche.
Ouverte à 3 kilomètres nord-ouest de Belfort, dans le massif jurassique intermédiaire entre la chaîne des Vosges et le Jura, cette grotte de Gravanche constitue certainement le plus riche et le plus complet des gisements alsaciens de la pierre polie.
Il offre ce très grand intérêt qu'aucune cause de remaniement n'a pu s'y faire sentir.
Explorée à fond jusqu'au sol naturel, la grotte n'a pas fourni trace d'occupation à un âge antérieur.
D'autre part, elle était restée inviolée jusqu'au jour où un coup de mine en fit découvrir l'existence, et l'on n'en a pas retrouvé l'ouverture naturelle.
Dans les salles, sous une nappe uniforme de stalagmite, furent rencontrés les squelettes, les uns reposant à la surface, d'autres cachés sous des blocs d'éboulis, certains enfin plus profondément inhumés et voisins de foyers ou d'amas de cendres charbonneuses.
Auprès d'eux le mobilier caractéristique, consistant à peu près dans les mêmes objets à tous les niveaux vases et poteries d'argile noirâtre siliceuse, grossiers, avec petites anses de suspension perforées; quelques-uns en argile plus fine, ou ornementés de lignes, de points, d'impressions digitales; silex taillés (couteaux, grattoirs, pointes de flèche); os et bois de cerf ouvragés; coquilles marines et fluviales; grains de colliers.
Telles des pièces de ce mobilier témoigneraient de relations commerciales dejà étendues on a signalé, notamment, un instrument en jadéite, et le mode d'ornementation des poteries rappelle celui des vases lacustres de la Suisse.
1909

L'Alsace, le pays et ses habitants par Charles GRAD Librairie HACHETTE et Cie 1909 (Extraits)
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Les grottes de Cravanche et l'homme prehistorique.

Dans les collections du petit musée formé à l'hôtel de ville sont conservés les ossements des premiers habitants de la contrée, bien antérieurs à l'histoire écrite.
Ils consistent en un certain nombre de crânes découverts, avec des débris de l'industrie humaine, dans les cavernes de Cravanche, près du Salbert.
L'explosion d'une mine dans les carrières exploitées, au mois d'avril 1876, pour la construction des nouvelles fortifications, au-dessus du village de Cravanche,
à une demi-heure de Belfort, donna accès dans ces cavernes, disposées le long d'une faille au contact des calcaires jurassiques avec les terrains schisteux plus anciens.
Des galeries et des couloirs accidentés mettent en communication les unes avec les autres des cavités plus grandes.
En pénétrant par l'ouverture produite d'une manière tout à fait inattendue, à la suite de l'explosion, les ouvriers des carrières y trouvèrent nombre de squelettes humains, les uns libres, les autres incrustés dans une formation de stalagmites, avec des poteries grossières et des instruments en pierre et en os.
Sans trace d'outil ni d'arme en métal, cette station humaine remonte évidemment aux temps préhistoriques.
J'ai exploré les grottes de Cravanche quelques jours après leur découverte.
On y pénètre a travers l'ouverture produite par la mine.
Des écoulements et des déjeclions semblent masquer l'entrée primitive encore inconnue.
Les grandes chambres, au nombre de trois, communiquent entre elles par des couloirs resserrés.
Ces couloirs forment, de nombreuses ramifications et se relient par des cheminées tellement étroites qu'on ne s'y glisse qu'en rampant sur le sol.
Certaines de ces cheminées sont à peu près verticales, d'autres plus ou moins inclinées, toutes obscures.
A la clarté des flambeaux, l'aspect des cavernes devient fantastique.
Figurez-vous d'énormes cavités de forme irrégulière, obstruées par les rochers qui tombent du plafond, par des groupes de stalagmites qui se dressent comme des troncs de colonnes.
Sur certains points, les stalactites qui descendent de la voûte rejoignent les stalagmites du bas, en figurant des piliers et des colonnes agencés comme ceux de nos cathédrales gothiques.
Ailleurs encore les dépôts calcaires s'étendent et s'étalent comme des draperies ou de fines dentelures.
Dentelures et draperies continuent Ă  s'allonger sous l'action des eaux incrustantes.
D'après nos mesures, la première salle ou la première chambre a environ 30 mètres de longueur, sur une largeur de 10 à 12 mètres et une hauteur de 10 mètres.
Les autres chambres, à droite de l'entrée actuelle, ont des dimensions pareilles.
Quelques-uns des couloirs qui communiquent avec elles descendent Ă  des profondeurs inconnues.
En dernier lieu, ces cavités semblent avoir servi de sépulture.
Les squelettes humains découverts y étaient étendus avec la tête légèrement relevée.
Complets, la plupart se trouvaient incrustés en partie dans les stalagmites calcaires; au point de former, par places, avec la roche une véritable brèche osseuse.
Outre les débris humains, les premières fouilles ont mis à jour une mâchoire de chevreuil, une partie de crâne et des fragments de bois d'un grand cerf, plus fort que l'espèce qui vit encore dans la vallée de la Bruche.
Un squelette de loup complet et intact, trouvé à côté, sans aucune fracture, est probablement de date beaucoup plus récente que les ossements humains.
Malgré le prognathisme des mâchoires et les arcades sourcilières saillantes de plusieurs individus, ces restes proviennent d'une race élevée.
Toutes leurs dents sont larges et plates, en parfait Ă©tat de conservation, sans trace de carie.
Les os des membres indiquent des hommes de petite taille.

Parmi les objets de l'industrie humaine et les instruments mis au jour par les fouilles de Cravanche, nous remarquons notamment quatre vases en terre cuite, des marteaux de pierre, des couteaux de silex, des poinçons en os et des lames de poignard; des lissoirs et des ustensiles en corne de cerf,
pareils à nos couteaux à papier, qu'on a trouvés aussi dans les cavernes de Thaygen près de Schaffhausen, comme dans les constructions lacustres de la Suisse; enfin, deux anneaux plats en serpentine et des grains de collier, les uns en os blancs très durs, les autres provenant de serpules, d'apiocrinites fossiles et de schiste
ardoisier, en place entre Giromagny et Plancher-les-Mines, sur le versant méridional des Vosges.

Rien ne permet de fixer exactement la date à laquelle ont vécu les hommes dont les cavernes de Cravanche ont renfermé les restes.
Probablement les cavernes ont servi de sépulture, en dernier lieu du moins, à en juger par la position des deux squelettes que j'ai trouvés en place, quelques jours après la découverte, encore empâtés dans les stalagmites.
Les autres ont été brisés et dispersés par les villageois des environs accourus immédiatement après l'ouverture.
La présence de traînées charbonneuses dans la terre rougeâtre et grasse du sol, ainsi que l'état calciné d'un des crânes, indiquent l'existence d'anciens foyers.
Lors de ma visite, des traînées de charbon se trouvaient sur les dalles et au-dessous, à côté des vases en terre.
Il faudrait de nouvelles fouilles plus complètes et faites avec plus de soin, pour nous éclairer sur l'âge de cette station humaine antérieure aux constructions lacustres de la Suisse, mais peut-être contemporaine de l'homme fossile du lehm d'Egisheim.
Celui-ci, dont le docteur Faudel a recueilli deux fragments de la tète, un os pariétal et un occipital, associés avec des ossements de mammouth, de bison, de cheval, de grand cerf, dans les collines en face de Colmar, remonte à l'époque glaciaire..
1924

1924 - Bulletin de la Société Belfortaine d'Émulation - Numéro 40 Belfort - Societe Générale d'imprimerie 5, Avenue de l'Arsenal (Extraits)
Source: gallica.bnf

 Page XI
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26 Avril
Assemblée générale et Séance du Comité
Présidence de M. Roger Roux.
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A trois heures, M. Roger Roux, président de la Société, ouvre la séance.
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Il annonce la mise en état des Grottes de Cravanche, accessibles à nouveau aux touristes, et en remercie M. le Maire de Belfort et M. Lévy-Grunwald, conseiller municipal qui ont été les principaux artisans de ces travaux et de la convention qui a confié la charge de l'exploitation des grottes à la Société d'Emulation.

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Sur la proposition de M. Lévy-Grunwald, on activera la publicité faite pour attirer l'attention des touristes sur l'intérêt que présente une visite aux Grottes de Cravanche.
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Il donne ensuite la parole à M. Philippe Lesmann pour une communication sur les Grottes de Cravanche et les nouvelles découvertes qui viennent d'y être faites.
Supposant que les Grottes de Cravanche, découvertes fortuitement en 1876 et fouillées, la même année, par M. Voulot, recelaient encore d'intéressants secrets,
MM. Hennequin, Haller et Lesmann résolurent de constituer entre eux une équipe de recherches; c'est le résultat de ces investigations que M. Lesmann exposa avec plans et photos à l'appui.
Huit nouvelles salles et trois couloirs ont été découverts et explorés. Un magnifique lissoir en os, un vase funéraire placé entre les jambes d'un squelette et d'autres objets intéressants ont été rapportés de ces excursions. Une salle à l'aspect chaotique trouvée à dix mètres de fond confirme l'impression, que l'on avait déjà, d'un cataclysme ayant obstrué, postérieurement, l'entrée naturelle des grottes (1).
Lucien Meyer complète cette communication au point de vue géologique. A l'époque pléistocène, des eaux abondantes se sont engouffrées dans les diaclases nombreuses du Mont où elles ont produit les effets de l'érosion tourbillonnaire avec, comme conséquence, des effondrements successifs de bancs calcaires affouillés par la base et portant à faux. Il cherche aussi à expliquer le détachement naturel de leur socle des grosses colonnes stalagmitiques que l 'on voit dans certaines chambres.
Quant aux diaclases, leur origine doit être cherchée dans les dislocations graves qui sont survenues dans la masse du Mont au moment de la chute d'une série de terrains dans l'importante faille, du Salbert et des phénomènes qui ont accompagné cet accident tectonique.
(1) V. la Relation p. 64.
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 Page 64
Les grottes de Cravanche
Nouvelles découvertes
Origine et situation
Le 2 Mars 1876, des ouvriers carriers faisaient sauter des mines à 3 km. de Belfort dans un plateau calcaire en surplomb de la route stratégique Cravanche-Chalonvillars, lorsqu'ils démasquèrent soudain une profonde cavité. Cet orifice artificiel les conduisit à une grotte à ossements de grandes dimensions. Cette découverte fit grand bruit dans la région, et tout de suite on s'employa à explorer. Grâce à l'activité de MM. Parisot et Voulot, les squelettes bien conservés, les vases et bijoux préhistoriques trouvés dans ce dédale souterrain allaient enrichir le musée de Belfort. En 1924 plus rien de leur mystère ne semblait subsister et seul l'attrait de trois grandes salles capricieusement ornées de concrétions calcaires, empêchaient ces cavités de tomber dans l'oubli. Pourtant, à bien observer leur allure, il se dégageait encore de leurs salles une impression d'inconnu qui, tout de suite, nous fit songer à l'existence d'autres secrets et nous donna envie, à MM. Haller, Hennequin et moi, de refaire minutieusement ce chemin tant de fois parcouru par d'autres déjà. Le lendemain, munis des autorisations nécessaires et des accessoires indispensables, nous arrivions au Café du Bois Joli, tenu par le gardien des grottes. De là nous gagnâmes l'entrée actuelle de la caverne qui n'est plus l'orifice sauvage de jadis, mais une vraie porte grillagée.
L'entrée actuelle
La plateforme d'accès est située au nord d 'un des contreforts du mont, à quelques six mètres au-dessus de la route de Cravanche à Chalonvillars et à l'extrémité nord d'une terrasse d'environ 400 mètres carrés cachés dans la verdure. Nul- touriste, arrivé au haut de la côte et admirant le panorama grandiose qui, de ce point, se déroule à ses yeux, ne se douterait, sans le poteau indicateur, qu'il se trouve, à quelques pas, une grotte préhistorique d'un intérêt considérable.
La grotte de 1924, ses dimensions
La grotte, telle que l'avaient laissée les premières fouilles, est orientée en général sud-ouest, nord-est, avec une chambre principale au milieu. A l'extrémité ouest trois chambres se dirigent vers le sud, tandis qu'à l'est, deux chambres curieusement tourmentées et situées sur le grand axe de la caverne présentent aux yeux du visiteur un intéressant spectacle. Les dimensions relevées par nous, sont, approximativement : 100 mètres de long pour une largeur variant de 5 à 10 mètres, tandis que la hauteur varie entre 1 m. 50 et 15 mètres. Aucune de ces chambres ne portaient plus trace apparente d'ossements ou de tombeaux. C'est là que furent trouvés les objets qui ont été transportés au musée de Belfort.
La grotte de 1925, ses promesses (1)
Grâce aux découvertes nouvellement faites, la coupe générale de la grotte change légèrement d'aspect. Alors qu'à l'est, elle prend, par l'adjonction de trois nouvelles chambres, l'allure grossière d'une double hache emmanchée, à l 'ouest, elle s'épanouit en spacieuses salles imbriquées l une sur l autre par suite de l'affaissement brusque des plans inférieurs qui firent glisser et culbuter les unes sur les autres de magnifiques salles supérieures à une époque antérieure à la découverte des grottes et suivant un axe plongeant vers la grande salle de 45°. De la paroi sud enfin partent trois couloirs ramifiés plongeant vers le sud-ouest, tandis que sous le plan des chambres « est », découvertes par M. Voulot, sont d autres chambres à ossements que nous allons visiter successivement.
Les curiosités des grottes

La grande salle [Photo 1]
Tandis que nous descendons l'escalier nord-sud, qui, en corniche, nous mène au fond de la grotte, nos yeux, aidés par la lampe, percent le clair obscur régnant dans la cavité. Tandis que la salle semble

image_grotte Grottes de Cravanche coupe est-ouest

croître en hauteur, alors que se précisent les détails, la paroi sud paraît, elle, criblée de crevasses aux lèvres pleines d'ombre, montant par degrés, jusqu'au plafond situé à quelques 1 5 m. au-dessus de nos têtes. • & Là-bas, au fond, à vingt mètres de nous, au nord-ouest, un escalier sombre accède aux salles ouest alors que quelques marches entre de solides pylônes de maçonnerie nous conduisent à l'est. (1) Le plan de la grotte de la grande diaclase peut être consulté à la Société d'Emulation de Belfort.

image_grotte Fig. 1 (Cliché DROUIN)

Au pied de cet escalier, nous découvrons, à gauche, des restes de foyer et d'ossements d'animaux, mâchoire de porc, et un grattoir en os [voir photo], tandis que dans une crevasse du. plancher, à quelques mètres des marches d'accès, nous trouvons un tibia humain. Mais visitons les salles, nous reviendrons ici plus tard.
Salle II. - Le chaos [Photo 2]
Nous accédons à la première salle nord-est, inférieure d'environ 6 m. à la grande, par quelques marches. Ces dernières franchies, nous voici dans une cavité elliptique de tout autre aspect et de proportions moindres, mais d'un pittoresque prenant. La partie plane de cette chambre franchie sous un décor de draperies et une voûte légèrement ogivale faisant songer à quelque

image_grotte Fig. 2

cathédrale gothique, une énorme masse stalagmitique en surplomb sur tout un enchevêtrement de crevasses surgit soudain. L'exploration de ces crevasses devait nous conduire, dès le premier abord, aux trois nouvelles salles que voici.
Salle III. - Salle des rocs [Photo 3]
Tout au fond Est de cette salle de M. Voulot, en contournant une énorme stalagmite, dont nous débarrassera plus tard quelques judicieux coups de burin, voici une première chambre où notre lampe allume mille scintillements, tandis que le sol, manganeux à ce qu'il nous a paru, glisse sous les pieds.
Salle IV. - Les stalagmites [Photo 4]
Sur elle et la surplombant d'un mètre environ, tout en se dirigeant vers le sud, une nouvelle chambre offre ses stalagmites et stalactites vierges d'un aspect magnifiquement chaotique.

image_grotte Fig. 3

Salle V. - Le tremblement de terre [Photo 4]
Dominant les deux premières de 2 mètres encore, pour retourner au nord-ouest, une dernière salle assez basse termine la série par un nouveau chaos indescriptible de stalagmites et stalactites brisées et ressoudées les unes aux autres, matelassant un véritable champ labouré de gros rocs. Ce chaos nous a paru la conséquence évidente d'un cataclysme qui se serait produit postérieurement à l'habitation des grottes. En revenant sur nos pas nous avons, au cours d'une autre visite, M. Roesch fils et moi, découvert sous la masse stalagmitique, trois ou quatre chambres sous-jacentes intéressantes également, mais non encore fouillées, d'où leur absence de numérotage sur nos plans et carnets de visite.
Salle VI. - La Fontaine [Photo 5]
De retour au terre-plein de la chambre 3, prenons, à notre gauche, l'escalier situé sous une voûte de roc. Il nous mène à une salle

image_grotte Fig. 4

plus petite et en contre-bas de 2 mètres où des stalagmites simulent une assez curieuse fontaine s'écoulant d'une chambre supérieure [Photo 5]. Au pied d'une de ces stalagmites et dans la paroi sud s'ouvre une crevasse excessivement étroite. Y ayant pénétré à grand peine, M. Roesch et moi, nous nous trouvâmes bientôt à deux mètres au-dessous encore du plancher de la salle VI, dans une poche où furent trouvés des dentales (1) et des ossements humains, coccyx, vertèbres, dents, fémur, ainsi qu'un vase très artistique pour l'époque [Photo 81]. Chose curieuse, de la position des ossements dans la crevasse, on dirait qu'ils y furent entraînés par quelque courant d'eau. Pourtant un reste de foyer mêlé à d'autres ossements non touchés, et situés sous l'énorme stalagmite en question plus haut, paraît infirmer cette hypothèse. Nous sortons enfin par le sud-ouest, au moyen d'un couloir étroit et raboteux qui nous mènera au haut des concrétions de la grande salle, là où nos yeux, dès l'abord, avaient remarqué des crevasses. (1) Coquilles marines de forme allongée.

image_grotte Fig. 5

Premier couloir. - Les Ă©rosions et les diaclases [Photo 6]
Une haute fissure, faisant face à l'entrée, s'ouvre devant nous. C'est un couloir plongeant dont nous avons rapporté le plan et la photo [Photo 6]. Là pas de concrétions d'aucune sorte, mais un roc très curieusement fouillé par l'érosion, cette usure produite par l'eau chargée d'acide carbonique. Il nous conduit à une étrange et double diaclase de 28 mètres de long, surplombant une autre crevasse ogivale de quelque 10 mètres de profondeur et où M. Rœsch et moi avons trouvé des ossements de petits animaux indéterminables pris dans la concrétion. Cette diaclase inférieure paraît avoir dû communiquer jadis avec la grande salle.
Deuxième couloir - Le puits de la fée [Photo 7]
Descendons maintenant au fond de la grotte. Au pied de la concrétion, un peu à droite, mais face à l'entrée toujours, s'ouvre une nouvelle fissure plus étroite. Cette dernière qui, dès l'orifice, bifurque

image_grotte Fig. 6

à 90°, constitue le commencement d'une véritable boucle souterraine penchée sur l'axe de la diaclase dans le sens nord-sud. Prenons la branche droite qui, bien qu'encombrée encore, est la plus pratique ainsi que nous l'avons constaté. Elle nous conduit à un puits vertical de 5 à 6 mètres de profondeur, très facile d'accès, qui se continue par les plus beaux décors de la grotte : draperies de pierre, fleurs étranges, masque grimaçant, cariatide, poissons monstrueux (voir photo), tous les aspects sont pris par le calcaire, tandis que, plus loin encore ils changent à nouveau.
Chambres 7, 8, 9 ouest
Les chambres ouest sont la répétition en plus petit des autres chambres, et elles n'auraient qu'un intérêt relatif, si le hasard de la recherche de l'orifice naturel des grottes ne nous avait conduits

image_grotte Fig. 7

M. Rœsch et moi, à des salles, sous-jacentes à celles-ci, et présentant un enchevêtrement sans pareil de rocs énormes brisés, de voussures de couloirs érodés culbutés, dans le sens ouest-est, par le fléchissement du fond. Dans ces cavités nous avons trouvé des traces de foyer et des débris d'ossements calcinés indéterminables venant de la voûte, tandis que nous retrouvions ces mêmes traces dans un conduit extérieur débouchant dans la carrière en exploitation actuellement.
Simples commentaires
Et maintenant pour le profane un peu curieux, tout en résumant ces recherches, commentons cette description brièvement. Vers la fin de l'époque jurassique, les Vosges et tout le pays d'alentour surgissent des eaux : la mer fuit vers le sud et l 'ouest... A la suite de ce mouvement, les bancs calcaires furent disloqués et une quantité de crevasses ou « diaclases » se produisirent.

image_grotte Fig. 8

Pendant toute la longue série crétacée et à l'époque éocène, puis aux temps diluviens, en circulant dans ces canaux, les eaux eurent largement le temps d'exercer une érosion profonde sur les roches. C'est l'origine des grottes, dont l’entière physionomie témoigne, en effet, de l'action tourbillonnaire de l'élément liquide. Puis le calme renaît : le volume des eaux, considérablement réduit, est drainé vraisemblablement dans la caverne par deux couloirs identiques et en prolongement, dont l 'un, situé à mi-longueur du fond de la grande diaclase, les conduit vers quelque plan de fuite inconnu, mais qui sera peut-être accessible un jour, tandis que l'autre, venant du nord-est, amène à la grande salle, servant de réservoir, les eaux de cette région, par les fissures atteignant la surface. L'eau enfin a fui définitivement, laissant béants et les chambres et les couloirs, ainsi qu'un conduit supposé et en plan incliné venant de l'extérieur au sud-est tout en plongeant. Le climat, lui, très voisin de notre climat actuel, fait alors de ce pays une région où l'homme, qui existe déjà, habite et chasse. D'une civilisation relative, il a la crainte de la mort dont le mystère l'inquiète, et, partant, en proportion avec elle, le culte des morts. Ayant donc découvert les grottes, les ayant explorées par une suite de chambres descendantes et imbriquées, il arrive à la grande salle de quelque vingt mètres plus basse que l'entrée supposée. Voilà la nécropole rêvée pour ses morts, alors que les chambres supérieures lui serviront ou d'abri ou de logement. Car, puisque les cavernes furent creusées bien des siècles avant le néolithique, rien n'empêche que, connues déjà au temps du Renne, elles n'aient été habitées à l'époque Azilienne. C'est ce qu'indiqueraient les restes de foyers tombés de la voûte des chambres ouest et situés dans la direction de conduit extérieur où se retrouvent ces mêmes débris, mêlés à des os et à de la pierre calcinée. Hélas, malgré tous nos-efforts, aucune communication de l'intérieur avec les plans supérieurs ne fut possible pour M. Rœsch et moi. Nous ne pouvons donc définitivement affirmer qu'il en existe une, malgré notre conviction personnelle, mais nous ferons de nouvelles fouilles pour trancher cette question. En tous cas il appert de nos découvertes, qu'à une époque située entre l'habitation des grottes et nos jours, un bouleversement extraordinaire s'est produit à leurs deux extrémités est et ouest engloutissant dans le sous-sol les précieux vestiges des premiers occupants (vestiges qu'une fouille méthodique de cette région nous rendrait peut-être) fermant ainsi aux indiscrets ces cavités superbes. Pour le profane, enclin à croire à l'immuabilité des choses matérielles, les grottes de Cravanche démontrent que la montagne n'est pas éternelle, mais, qu'au contraire, elle naît, se transforme, et meurt lentement. (2 Octobre 1924) Ph. LESMANN.
1926

1925 - 1926 Bulletin de la Société Belfortaine d'Emulation - Numéro 41 Société Générale d'Imprimerie 5, Avenue de l'Arsenal 1927
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Page XXVIII
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M. Lucien Meyer présente enfin quelques objets extraits récemment des Grottes de Cravanche; il décrit ce qui reste du dolmen de Brévilliers et, de cette description faite minutieusement, tire des conclusions
en ce qui concerne l'Ă©tat primitif du monument.
...

Page XXXI
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M. le Président expose que M. Py, gardien des Grottes de Cravanche était en même temps cafetier; il vient de vendre son fonds et quittera le pays ;
 il y aurait donc lieu : a) de régler son compte ; b) de le remplacer. M. Py prétend avoir versé intégralement le montant des entrées tant à M. Serve, trésorier-adjoint qu'à M. Salomon, trésorier.
M. Salomon verra M. Py pour l'apurement de son compte.
M. Beaudoin, qui, en sa qualité de notaire, s'est occupé de la cession du fonds de M. Py à un M. Couqueberg, verra si celui-ci pourrait et voudrait reprendre les fonctions de gardien.
Il expose également qu'il a été avisé par M. Lesmann que des ouvriers des carrières du Mont ont récemment découvert des couloirs conduisant probablement aux chambres actuellement connues.
 Il en a informé M. l'Inspecteur des Eaux et Forêts, président de la Commission départementale des Monuments historiques. Il n 'en a pas reçu de réponse. M. Salomon qui fait partie de cette même commission
est chargée de suivre l'affaire.
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Page XLIV
Monsieur le Trésorier expose ensuite la situation financière qui se résume ainsi :
RECETTES
Encaisse au 31 décembre 1925...........................................1752.69
Produit des cotisations et de la vente de bulletins...3543.95
Produit d'annonces................................................607.
Intérêts.................................................................178.25
Subvention de la Ville, solde...................................166.47
Recettes des Grottes.............................................200..........4695.67
                                                                         TOTAL ...... 6448.67

Page XLVI
Communications :
M. Philippe Lesmann a poursuivi ses investigations aux Grottes de Cravanche et est arrivé à des conclusions certaines sur le. causes de l'état chaotique de la Salle N° 7 ; cet état est dû non à un cataclysme
sismique, comme on serait porté à le croire de prime abord, mais à un fléchissement de 45° de sens ouest-est; il a acquis la preuve de l'existence d'une chambre ou d'un couloir supérieur soutenu par des piédroits
naturels ou tout autre appui.
Il a exploré les grottes de Bermont. Sur le chemin de l'église, un peu à gauche, dans le jardinet d'une maison appartenant à M. François Courtot, il existe un puits de treize mètres de profondeur qui, par
une rampe rapide de direction nord, puis nord-ouest, bordée, de chaque côté, de deux lacs, donne accès dans une grotte de 5 à 6 mètres d'élévation, au plancher pavé de rocs énormes; la salle se rétrécit bientôt
et le plafond s'abaisse, laissant une ouverture en forme de porte assez large, qui mène à une seconde salle immense aux aspects fantastiques,
avec des blocs monstrueux pesant plusieurs tonnes.
Des photographies que M. Lesmann fait circuler montrent tout l'intérêt que présentent ces grottes au point de vue touristique; au point de vue préhistorique, elles paraissent jusqu ici n 'en présenter aucun.

Page XLVIII
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Séance du Comité du 1 1 Décembre 1926
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M. le Président expose que M. Scherer, gardien des grottes, est en retard dans le règlement des droits d'entrée perçus; il a, dit-il, voulu plusieurs fois faire des paiements, soit à M. Lucien Meyer, soit à
M. Lesmann; aucun de ces messieurs n'a voulu accepter, n'ayant pas qualité pour signer un reçu quelconque au nom de la Société ; d autre part, M. Scherer, qui est présent à la séance,
désirerait quelques améliorations, notamment l'installation de l'électricité et des cartes postales.
Le comité charge MM. Lesmann, Meyer, Nauroy, de s'occuper spécialement des Grottes, leur donne pouvoir d'encaisser les sommes perçues comme entrées et mandat, 
 d 'étudier les améliorations qu 'il y aurait lieu d'apporter. Le gardien effectuera ses versements chaque mois.

Page 197
Nouvelles fouilles Ă  Cravanche

En octobre 1924, à la suite d'explorations nombreuses aux grottes de Cravanche, nous concluiions en indiquant tout l'intérêt des salles ouest où devait se trouver jadis l'entrée de la caverne, sans toutefois avoir pu le prouver.
Nous sommes donc revenus à cette salle VII (1), et après moults essais infructueux, nous avons fini par découvrir un vase, des ossements, un passage, situés de telle façon que, très probablement, ils indiquent la route à suivre pour trouver cette entrée, ou en tout cas un centre d'habitation très riche en objets. L'accès est dangereux et difficile...
 Qui sait, peut-être la baguette solutionnera-t-elle cette difficulté. En tout cas, on n'est plus très loin, à cet endroit, de la surface.
Ph. LESMANN.
(1) Bulletin de l'Emulation, 1926, N° 54.
La Grotte de Bermont

image_grotte La grotte de Bermont -Le 1er lac au nord-est de l'entrée.

La Grotte de Bermont Sur la route de Châtenois, au sud-est de Belfort, une flèche gracile d'église, dressée fièrement sur un plateau rocheux de quelque dix mètres d'élévation, attire et par sa position et par le pittoresque du site, les regards du touriste. C'est l'église de Bermont, au choeur remarquable, et c'est le plateau rocheux du même lieu, des pieds duquel s'écoule, dans un décor ravissant, la fameuse fontaine de la Suze, pleine de souvenirs curieusement intéressants. Nul visiteur, pourtant, allant à l'église ou regardant la poétique source du rocher, ne se douterait que cette église domine vraisemblablement les vaisseaux de la source situés en une grotte très curieuse et vaste, mais difficile d'accès. LA GROTTE DE BERMONT Sur le chemin de l'église, un peu à gauche, une agréable habitation avec jardinet sur le pignon sud-est, rit au passant. C'est la propriété de M. Courtot François, propriétaire d'un puits situé dans le jardinet même, et qui constitue l'entrée très curieuse de la grotte. Ce puits, maçonné de main d'homme, atteignait jadis une profondeur de 22 m. qu'on a ramené à 13 par un remblayage ainsi voulu à cause de l'entrée de la grotte, située dans sa paroi même, et dont l'existence paraît avoir été connue de très longue date. S'il faut en croire, en effet, les habitants, pendant la guerre de 30 ans, de même qu'en 70, on en aurait fait en quelque sorte un immense coffre-fort collectif dont, après, on maçonnait l'entrée. Mais prenons l'ascenseur, voulez-vous ? En l'espèce, c'est une corde lisse munie d'une ceinture de sûreté et mue par un palan... Nous pouvons constater en cours de route la parfaite solidité de la maçonnerie et les vestiges d'une pompe assez amateurs de servir de porte-manteaux intempestif. Mais voici le fond, fait d 'un sol pierreux et quelque peu glissant, s'inclinant vers une crevasse elliptique située dans la paroi nord. C'est l'entrée de la grotte. LA GROTTE Dès l'entrée, tandis que le plancher, légèrement bombé, file vers le nord en pente rapide, le plafond s'élève pour atteindre au fond 5 ou 6 mètres d'élévation. Sur le sol, des rocs énormes, propres et lisses, donnent une impression émouvante d'effondrement et de chaos, tandis qu'aux vives lueurs des lampes une vaste salle apparaît. Sur la gauche, scintillante, une nappe d'eau noire et immobile, surmontée de très bizarres stalactites, figurant entre autres un petit boudha, apparaît aux yeux charmés de cette vision. C'est le premier lac de la grotte (voir photo) si l'on peut l'appeler ainsi. De deux mètres environ de profondeur, son eau est d'une teinte jaune paille très jolie, d'une parfaite limpidité et sans aucune odeur ; susceptible de laisser vivre des poissons, elle est donc aérée. Sur le versant gauche du plancher, nouvelle nappe d'eau noir;. C'est le second lac, d'une profondeur de 1 m. 80 environ. Dans le sol, de nombreuses et profondes crevasses verticales dont le fond est baigné d'eau. La salle cette fois, vers le nord-ouest, se rétrécit, abaisse son plafond pour former une espèce de porte assez large. C'est la communication avec la salle II, immense, fantastique, avec ses blocs monstrueux pesant plusieurs tonnes, son plafond rigoureusement horizontal, plein de crevasses, mais de portée impressionnante, si impressionnante même que le plus audacieux calme son exubérance à cette vue. Au sud-ouest de cette salle, un bloc monumental de plus de 20 tonnes rappelle curieusement le cercueil du géant d'une célèbre grotte d'Amérique. Aucun ossement, aucune trace d'habitation préhistorique ne furent trouvés dans ces salles. CONCLUSIONS Le fond de la grotte de Bermont, à n'en pas douter un instant, fut à une certaine époque, très lointaine sans doute, partie intégrante du plafond. Un affouillement d'eau à la base, produit par une perte de rivière très probablement, quelques infiltrations de surface dans la masse, en préparant le décollement, ont favorisé l'effondrement qui, petit à petit, a créé la cavité. Les colorants nous manquaient pour nous assurer que la fontaine de la Suze n'est qu'une résurgence de cette perte, mais, vu l'état des lieux, la profondeur du fond des salles, l'eau baignant la base de l'éboulis, on peut le dire sans grande chance d'erreur. Un accident, d'ailleurs, confirme cette hypothèse. Un trou béant de 7 m. de profondeur et plein d'eau s'est ouvert sur le vieux chemin de Bermont, à quelques mètres du viaduc du canal, engloutissant un cheval passant au-dessus. Au fond de la cavité, un courant violent règne, dont le sens est celui même de l'écoulement de la fontaine de la Suze, ce qui nous avait fait penser à une communication possible avec elle. Des gens du pays ayant jeté de la pousse d'avoine dans le trou, l'aurait, paraît-il, vu ressortir à la fontaine. Bermont n'est donc qu'une masse rocheuse posée sur une circulation d'eau telle qu'on peut se demander comment de plus fréquents éboulements ne se produisent pas. Ph. LESMANN

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Images diverses

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Liens vers des sites citant les grottes de Cravanche:
Mairie de Cravanche, photographies
Mairie de Cravanche, photographies, plusieurs pages Ă  consulter...
Une page très imagée