Claude KOUZMINE - Belfort - 2015
Les grottes de Cravanche
1876

Courrier envoyé le 7 mars 1876, par Félix VOULOT, à la "Revue archéologique", Paris.
Source: Gallica.bnf

Revue archéologique
Tome XXXI
Janvier à juin 1876

NOUVELLES ARCH√ČOLOGIQUES ET CORRESPONDANCE

Caverne de Cravanche. Nous recevons de M. Félix Voulot la lettre suivante

Mon cher Directeur,

  Je m'empresse de vous transmettre quelques mots sur la découverte de la caverne de Cravanche, qui met déjà en émoi toute notre population. Je crois rendre 
service aux amis de la science en donnant à vos lecteurs quelques renseignements sommaires dont je prends la responsabilité.
  Jeudi 2 mars, à dix heures du matin, deux ouvriers extrayant, pour le génie, des blocs d'une carrière située à Cravanche, en face du Salbert, faisaient éclater 
une roche en place.
Tout à coup se déclare une ouverture étroite et insondable. A onze heures, les deux hommes, ayant élargi l'entrée descendaient, munis d'une lampe, dans une
vaste caverne, d'o√Ļ ils rapportaient √† midi des portions de cr√Ęnes, des tibias, des f√©murs paraissant humains, un vase de terre.
 Dans l'apr√®s-d√ģner, on crut devoir faire faire des constatations l√©gales par la police. M. le commandant du g√©nie de P√©louan vint visiter la caverne. Me sachant
occupé aux fouilles archéologiques du mont Vaudois, il voulut bien prier son collègue, M. Borius, qui dirige les travaux de défense sur ce dernier point,
de m'informer le plus t√īt possible, ce dont M. Borius s'acquitta avec un louable empressement.
On avait écrit dès une heure à M. le maire de Belfort, la ville étant propriétaire du terrain.

Vendredi 3, dès qu'il fit jour, je me rendis à la caverne.

  J'éprouvai une bien pénible surprise en apercevant à travers l'entrée une vingtaine d'hommes qui parcouraient la grotte en tout sens, piétinant, renversant des
cr√Ęnes et des ossements humains qu'on rencontrait √† chaque pas. Je vis bient√īt que je me trouvais au milieu d'une salle elliptique, de 15 √† 20 m√®tres de diam√®tre
sur 5 à 10 mètres de hauteur, tout entourée de belles et grandes stalagmites. Le sol, très-accidenté, recouvrait toute une série de couloirs s'ouvrant sous un chaos
de blocs √©boul√©s et de grandes stalagmites. Prenant aussit√īt mon parti de la d√©vastation √† laquelle j'assistais, je choisis six hommes pour m'aider √† sauver
d'une destruction immédiate ce que je pourrais des richesses scientifiques que j'avais à mes pieds. Je recueillis quelques fragments de poterie à anse mamelonnée
que je reconnus appartenir √† l'√Ęge de la pierre polie, et plusieurs paniers de cr√Ęnes et d'ossements humains les plus compromis. Je m'empressai d'abriter,
√† c√īt√© de la place o√Ļ je les trouvais, les ossements que je ne pouvais emporter, et je sortis √† deux heures de la grotte, ayant pris les noms des hommes qui
m'avaient aid√© dans mon travail. J'enlevai aussi un autre panier de cr√Ęnes fragment√©s et d'os longs qu'un ouvrier avait extraits la veille de la grotte et que j'√©tais
parvenu à retrouver.
   Dans l'apr√®s-midi et le dimanche 5, plusieurs personnes purent descendre dans la caverne, o√Ļ il n'est pas s√Ľr qu'il existe encore un ou deux recoins dans l'√©tat primitif.
C'est d'autant plus regrettable que, jeudi dernier, personne n'avait pénétré dans cette antique nécropole depuis l'époque même de ceux qui l'avaient créée. 
A ce moment-là, un éboulement de blocs considérables avait tout à coup obstrué l'entrée. Je parvins lundi à en retrouver l'emplacement, selon toute apparence,
 à 28 mètres sud-ouest de l'ouverture récente et à 30 de l'extrémité nord de la grande salle.
En effet, en cherchant cette entr√©e primitive dans la direction o√Ļ je la supposais, je rencontrai dans une troisi√®me galerie, o√Ļ je pus m'introduire en rampant,
les bords d'un vaste foyer sur lequel se sont éboulées de grandes roches détachées de l'auvent d'un abri naturel, abri formé de roches en place. Au-dessus de
ce foyer, je vis une sorte de cheminée en partie disposée de main d'homme, et correspondant à l'extérieur à une large dépression du sol, en forme de calotte 
sph√©rique, dont elle para√ģt √† peine s√©par√©e par une mince couche de d√©blai.

  On a déjà extrait de la caverne quelques rares ossements d'animaux récents tels que le cerf des lacustres, le sus, des cervidés de petite taille; rien de la période
quaternaire. Outre ces objets, on a sorti deux belles urnes en terre noire, une grande urne en terre brune couverte de beaux dessins, les trois ayant l'anse mamelonnée,
plusieurs lames de silex éclaté intactes et deux bracelets ou anneaux de serpentine. Tous ces objets, par leurs caractères bien connus, se rapportent à la
seconde moiti√© de l'√Ęge de la pierre polie.
Malheureusement ils ont été extraits par des personnes entièrement étrangères à la science et aux dispositions connues de l'homme qui a l'habitude de ces fouilles
et  les connaissances qu'elles exigent.

Mais un objet unique, d'un prix inestimable, c'est une natte de joncs, tressée avec des dessins en losange, complétement incrustée et d'une finesse extrême.

  On avait choisi, pour les sépultures, de petites cavités naturelles, formées par les blocs éboulés et complétées parfois de main d'homme. Ces sépultures sont
surtout nombreuses dans la grande salle mais il s'en trouve dans diverses galeries qui en partent et dont l'une renferme un puits carré rempli d'ossements humains,
 √† c√īt√© d'un petit foyer.
Les corps étaient à demi couchés, la tête relevée, et plusieurs ont conservé leur position primitive, ayant été pris dans la stalagmite. Il y a des squelettes de 
tout √Ęge et de tout sexe, et, selon toute apparence, des s√©pultures de famille, comme je crois en avoir rencontr√© dans les sarcophages du mont Vaudois.
Quoique je n'aie pas encore eu le moindre loisir d'examiner les squelettes de la caverne, je puis en dire deux mots déjà pour satisfaire la légitime curiosité
 des amis de la science.

  Les corps sont en g√©n√©ral d'assez petite taille et de forme svelte. Les cr√Ęnes sont m√©zoc√©phales (de moyenne longueur) et peu √©pais. L'angle facial est assez
ouvert et para√ģt varier de 78¬į √† 85¬į. Les cavit√©s orbitaires ont parfois la forme rectangulaire des squelettes de Baouss√©-Raouss√© (Menton). La face est ovale allong√©e,
 les dents sont en général usées par un frottement horizontal. En somme, les têtes sont régulières, bien constituées et paraissent attester de belles facultés
intellectuelles, des instincts nobles.

  Chose remarquable, cette galerie de cr√Ęnes offre des caract√®res presque identiques, tandis que celle de m√™me √©poque que j'ai extraite des sarcophages du
vallum funéraire, au mont Vaudois, appartient à des races fort différentes entre elles. Dans l'une et l'autre nécropole, les corps ne sont ni accroupis, 
ni entièrement allongés.

  D'ici √† quelques jours, la grande salle se sera √©croul√©e sous les efforts redoubl√©s de la mine. En attendant que l'Ňďuvre de destruction soit accomplie,
je viens d'accepter la p√©nible mission de sauver les quelques objets int√©ressant la science, qu'il me sera permis de recueillir. Je m'acquitterai de cette t√Ęche
avec tout le zèle dont je suis capable, en déplorant vivement toutefois que les exigences imposées ne me permettent nullement d'y appliquer le temps et les précautions
minutieuses qui donneraient à ces découvertes un prix inestimable.

   Telles sont, mon cher Directeur, les quelques indications que je puis donner quant à présent sur les faits inattendus et émouvants dont je viens d'être témoin.


Tout √† vous. F√ČLIX VOULOT.
Belfort, le 7 mars 1876. (Libéral de l'Est.)
1876

REVUE DES SOCI√ČT√ČS SAVANTES, PUBLI√ČE SOUS LES AUSPICES DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. SCIENCES MATH√ČMATIQUES, PHYSIQUES ET NATURELLES. DEUXI√ąME S√ČRIE. TOME X. ANN√ČE 1876. PARIS. IMPRIMERIE NATIONALE. MDCCC LXXVIII.
...
M√ČMOIRES PR√ČSENT√ČS AUX R√ČUNIONS DE LA SORBONNE.

Age de la pierre polie. Aperçu anthropologique sur le vallum funéraire du mont Vaudois, près d'Héricourt, et la caverne sépulcrale de Cravanche
(banlieue de Belfort), par M. Voulot, membre de la Société belfortaine d'émulation.

	Dans mon ouvrage sur les Vosges avant l'histoire, dont la publication a duré plus de trois ans, et qui a obtenu les suffrages de plusieurs membres de l'Institut,
ouvrage récompensé au Congrès international des sciences géographiques, j'ai montré, et c'est reconnu maintenant, que les Vosges avaient été habitées des
milliers d'années avant les Romains.
J'ai même retrouvé quelques mots-racines des plus anciens peuples venus d'Asie pour peupler ces montagnes, et j'ai affirmé, entre autres choses, que les noms
géographiques commençant par Sal, comme Salbert, Cra, comme Cravanche, ont le sens de nécropoles préhistoriques. J'avais donné le même sens à la
 syllabe initiale Val, qui s'est légèrement transformée dans le nom du mont Vaudois, et est restée intacte dans le nom de Saint-Valbert, conservé à une commune
 au pied de ce plateau.
Ces donn√©es de philologie, qui me sont personnelles et m'ont d√©j√† permis de trouver un certain nombre de n√©cropoles de l'√Ęge de la pierre polie, viennent de se v√©rifier
et de s'appliquer à deux découvertes importantes, celles de véritables vallum funéraires tels que celui du mont Vaudois et celui de la caverne sépulcrale de Cravanche.
Cravanche est au pied du Salbert. Je n'insiste pas sur ces considérations, et je passe à une description rapide du vallum funéraire du mont Vaudois.

	Le mont Vaudois est un coteau de calcaire oolithique dont le versant septentrional est dominé par une ligne de rochers à pic.
Les couches de la montagne ayant √©t√© soulev√©es davantage de ce c√īt√©, un √©boulement s'est produit √† une √©poque tr√®s recul√©e, et a donn√© sans doute
cette configuration à la montagne.

Au point le plus √©lev√©, confinant aux abrupts, s'√©l√®ve une enceinte bord√©e d'un c√īt√© par les roches, et, sur les deux autres c√īt√©s de son contour triangulaire,
par une sorte de rempart ou de vallum formé de petites dalles brutes superposées et recouvertes d'un demi-mètre de déblais. On avait toujours-pris ce vallum pour
celui d'un camp romain. J'ai affirmé, et l'événement l'a démontré, que ce n'était autre chose qu'une nécropole préhistorique. En effet, c'est dans l'épaisseur de cette
sorte de muraille funéraire que j'ai rencontré, ainsi que dans quelques-uns des tumulus qui l'entourent, les débris de plus de vingt squelettes humains parfaitement
dat√©s par les instruments de l'√Ęge de la pierre polie qui les accompagnaient. Ils le sont encore par l'existence d'un important atelier pour la fabrication des ustensiles
de pierre, qui m'a permis de recueillir des milliers d'√©chantillons remontant √† la premi√®re moiti√© de la p√©riode n√©olithique, √©poque o√Ļ le m√©tal √©tait inconnu.

  Un autre monument, destiné à jeter un jour tout nouveau sur l'étude paléontologique de l'homme dans nos contrées c'est la caverne sépulcrale de Cravanche
 (banlieue de Belfort).
Elle est le résultat d'une fouille dans le terrain jurassique de la colline du Mont, dont les couches bathoniennes sont inclinées à 35 degrés.
La dislocation, dont rien jusqu'ici ne saurait fixer l'√©poque, ne peut gu√®re remonter cependant √† l'√Ęge de la mer cr√©tac√©e, dont les rivages, malgr√© l'affirmation contraire
de plusieurs observateurs du pays, sont encore assez éloignés du point en question. La cause en pourrait être attribuée avec une certaine vraisemblance à l'existence
postérieure d'une mer d'eau douce ou d'un large cours d'eau qui inondait la vallée de la Savoureuse lors de la fonte des glaciers des Vosges, glaciers dont l'existence
est encore constat√©e par quatre importantes moraines. Ce large cours d'eau para√ģt en effet avoir eu pour limite exacte l'emplacement de notre caverne, 
comme le montrent encore un peu au nord les festons toujours visibles de ses rivages.
Il serait donc possible d'esp√©rer rencontrer dans notre caverne des restes de la faune quaternaire, mais non sans doute d'un √Ęge plus recul√©. 
Jusqu'ici toutefois les fouilles n'ont rien révélé d'antérieur à la deuxième moitié de la période néolithique.

 Le 2 mars dernier, des ouvriers travaillant à l'exploitation d'une carrière destinée à alimenter de moellons les chantiers du fort qu'on élève au Salbert, faisaient
éclater une roche.
La poudre ayant joué, ils s'aperçoivent qu'une ouverture s'est produite. Le plus hardi, une lumière à la main, s'y laisse glisser avec précaution et, ayant descendu 
une pente roide de 5 à 6 mètres, s'aperçoit que l'espace s'étend et s'enfonce partout devant lui, à sa droite, sur sa tête. Il avance lentement, escalade quelques
pointes rocheuses de ce sol in√©gal et reconna√ģt non sans horreur, qu'il foule des cr√Ęnes, des ossements humains presque √† chaque pas. 
Pour preuve, il rapporte plusieurs têtes dont la vue décide les chefs du chantier à mander la police et un commandant du génie pour constater ce fait inexplicable.
A quelle cause, à quelle époque se rapportait-il?
	Myst√®re. Sur le soir, le g√©nie me fit pr√©venir, √† mon retour du mont Vaudois o√Ļ j'√©tais occup√© √† mes fouilles, et l'on me dit qu'on avait d√©j√† pr√©venu M. le maire de Belfort,
la ville étant propriétaire du terrain. Le lendemain, à 8 heures du matin, je me présentais à l'entrée de la caverne. Quelle ne fut pas ma surprise, je dirai presque mon effroi,
quand, passant ma tête par l'ouverture, j'aperçus de toutes parts des lumières circulant au milieu du gouffre ténébreux!
C'étaient déjà plus de vingt campagnards ou manouvriers piétinant des corps, enlevant des os .humains ou brisant des stalagmites. Je relève à mes pieds, tout d'abord,
une anse mamelonn√©e en terre rouge√Ętre √† peine cuite parsem√©e de gros grains de quartz et paraissant provenir d'un grand vase fa√ßonn√© √† la main.
Tout √† c√īt√© je recueille d'autres fragments de poterie noir√Ętre de m√™me √©poque, et je d√©clare aux entrepreneurs de la carri√®re, qui venaient d'entrer, que nous avons affaire
√† une n√©cropole de l'√Ęge de la pierre polie. En m√™me temps, je remarque qu'il y a des arrangements m√©galithiques. de vrais dolmens organis√©s pour certaines s√©pultures.
	Je m'empressai, malgr√© mon trouble, de choisir six des plus vaillants fouleurs de cr√Ęnes, et me fis aider √† organiser le sauvetage de tout ce que je pus recueillir de
pr√©cieux pour l'anthropologie, en ayant soin de proc√©der, autant que possible, avec ordre. Le lendemain 4, dans l'apr√®s-d√ģn√©e, MM. Parisot, maire de la ville,
auteur de la Géologie des environs de Belfort, Dietrich, secrétaire général de l'administration, président de la Société d'émulation, Jundt, ingénieur en chef des ponts
 et chaussées, visitèrent avec moi la caverne.
	Ces messieurs reconnurent après moi qu'on avait trouvé un monument d'une importance considérable. On m'offrit de me déléguer aux recherches scientifiques
√† faire dans la caverne, et j'acceptai cette p√©nible mission. On √©crivit √† Paris de divers c√īt√©s √† des c√©l√©brit√©s de la science pour contr√īler mon opinion sur le caract√®re,
l'√Ęge de fr√©quentation de la caverne, et, apr√®s quelques renseignements un peu contradictoires, on finit par recevoir de l'honorable M. AI. Bertrand, si expert dans
ces matières, une lettre confirmant de point en point ce que j'avais dit dès l'abord. Quoique plusieurs personnes, profitant de la liberté laissée les premiers jours,
malgré mes vives instances, aient cru pouvoir emporter des objets d'une haute valeur scientifique, on doit leur rendre cette justice que, dès qu'on la leur eut fait comprendre,
 elles s'empress√®rent de tout rendre √† la collection. Aussi cet ensemble de documents, gr√Ęce √† l'√©tat de conservation √©tonnante des squelettes, va faire l'admiration
de tout le public instruit et remplir une des pages les plus saisissantes des annales préhistoriques de nos contrées.

	Un grand obstacle se présentait toutefois à l'accomplissement de mes désirs. La caverne entrant dans l'exploitation de la carrière, on allait la démolir, quand j'obtins,
√† force de d√©marches, un d√©lai de quelques jours pour l'enl√®vement des objets pr√©cieux, puis, gr√Ęce au bienveillant appui que M. le Ministre de l'instruction publique
voulut bien me prêter, en même temps que M. le duc d'Aumale et quelques notabilités de la science, la conservation définitive des monuments.

	Pour esquisser en quelques traits l'ensemble de la caverne, vous vous trouvez, en entrant, sur la gauche d'une sorte de nef demi-circulaire dont le fond s'arrondit 
devant vous, et à droite, sur 40 mètres d'étendue, en ayant 6 à 10 mètres d'élévation. En face de vous s'élève un amoncellement de roches bizarres, couvertes 
de stalagmites et offrant dans leur ligne d'ensemble l'aspect d'un grand tumulus. Au pied, sous un beau dolmen, j'ai recueilli un squelette d'homme, accompagné 
de deux urnes et d'objets en os et en silex.

	A gauche, vers le fond de la grande salle, dont le sous-sol est surtout garni de sépultures, s'ouvre une étroite galerie donnant accès à une seconde salle toute jonchée
de squelettes à demi couchés dans des cavités pratiquées exprès.

	Voici maintenant quelques détails sommaires sur les restes humains que j'ai rencontrés, tant au mont Vaudois qu'à la caverne de Cravanche.
Je me vois oblig√© de dire avant tout que, gr√Ęce √† la pr√©occupation du g√©nie militaire de remplir une consigne dont il se croyait exclusivement charg√©, il n'a encore √©t√© permis
ni de reconstituer ni d'étudier le moins du monde les squelettes du mont Vaudois, dont je viens à peine de recevoir les débris dénaturés, malgré ma demande faite
il y a près de neuf mois.
Quant à ceux que j'ai retirés de la grotte, la découverte en est si récente, que les travaux de soutenement indispensables à la conservation du monument ont absorbé
presque tous mes instants, et je vais seulement pouvoir commencer des études sérieuses sur ce sujet si digne d'intérêt.

Ce n'est donc qu'avec une extrême réserve que je vais dire quelques mots pour satisfaire la légitime impatience qu'excite géné ralement une aussi importante découverte.

	Quoique les squelettes du mont Vaudois et ceux de Cravanche appartiennent √©galement √† l'√Ęge de la pierre polie, les ustensiles qui les accompagnent montrent 
que le premier monument peut remonter à une époque plus ancienne d'un ou de deux milliers d'années. D'autre part, les restes humains du mont Vaudois ont un aspect
frappant de vigueur et de rudesse.

Les corps sont trapus, les articulations puissantes, les attaches musculaires très fortes. La clavicule, épaisse et de formes tourmentées, accuse des individus
habitués à un rude travail.
Les t√™tes ont la face ovale; elles paraissent appartenir √† des individus bien dou√©s sous le rapport intellectuel. Le volume du cr√Ęne est assez consid√©rable;
quoique le front soit un peu d√©prim√©, la forme g√©n√©rale dominante est dolichoc√©phale toutefois, un cr√Ęne de femme, rond, √©pais, pr√©sente les caract√®res de la
race ouralo-alta√Įque, tandis qu'un cr√Ęne d'homme est d'une dolichoc√©phalie tr√®s remarquable. La ligne m√©diane orbitaire descend vers les tempes. L'angle facial
du cr√Ęne le mieux conserv√© est de 83 degr√©s environ; la t√™te est grande, et, quoique ayant une taille enti√®re de 1m,53 seulement, le personnage devait √™tre d'une
force herculéenne.
La taille moyenne prise sur dix squelettes est de 1m,626, ce qui est inférieur à la moyenne générale de i'homme, à supposer qu'elle soit de 1m,65.

Un caractère assez remarquable des dents, c'est qu'elles paraissent usées presque horizontalement, comme celles des herbivores. Cela ne tient assurément pas
au régime alimentaire de ces personnages, qui ont laissé parmi les débris de leurs repas funéraires beaucoup d'os fendus dans leur longueur pour en déguster la moelle,
ou même à moitié mangés.

  Un autre signe distinctif de ces populations, c'est la vari√©t√© consid√©rable de leurs types. Un cr√Ęne d'enfant est si grand qu'il paraitrait pr√©senter les sympt√īmes de
l'hydrocéphalie tandis qu'un squelette de jeune fille qui, au lieu d'avoir été incinéré, n'a été que carbonisé, présente des proportions sveltes et élégantes.

	A Cravanche, la race est bien plus belle qu'au mont Vaudois.
Elle est plus petite encore, et la taille moyenne de vingt et un individus, en grande majorité des hommes, est de 1m,545 au lieu de 1m,657(1).
En outre, les proportions sont sveltes et élégantes.
Mais ce qui est de plus remarquable, ce sont les cr√Ęnes qui t√©moignent de tr√®s-belles facult√©s. L'angle facial moyen, pour douze t√™tes d'adultes variant de 76 √† 87 degr√©s,
est de 80¬į 42, tandis que pris par Bertillon sur les cr√Ęnes de trente-six chasseurs, il n'√©tait que de 77 degr√©s. L'indice c√©phalique moyen pris sur neuf cr√Ęnes de Cravanche 
est de 74¬į 61, ce qui range ces cr√Ęnes parmi les m√©soc√©phales ou les sous-dolichoc√©phales. Le nez est le plus souvent aquilin, toujours saillant.
Les cavités orbitaires sont grandes, leur ligne médiane s'abaisse vers les tempes. Les bosses orbitaires sont en général très peu accentuées ou n'existent point du tout.
La mastication se faisait quasi-horizontalement, comme au mont Vaudois et chez des habitants d'une grotte que j'ai d√©couverte √† Ch√Ętillon, pr√®s du mont Bart.
A Cravanche il ne serait pas impossible que ce ph√©nom√®ne e√Ľt concord√© avec l'usage d'un r√©gime alimentaire v√©g√©tal, car je n'ai encore rencontr√© que deux 
os brisés pour l'extraction de la moelle.

  Somme toute, cette petite race de Cravanche para√ģt avoir appartenu √† des populations fort bien dou√©es, de mŇďurs douces, peu habitu√©es aux rudes labeurs, 
ce que montrent toutes les parties de leur squelette, particulièrement la clavicule et les mains. Elles me paraissent fidèlement représenter une partie de ces populations
venues de l'Asie à des époques extrêmement reculées, et dont j'avais signalé la petite taille, les instincts pacifiques, contemplatifs, religieux, l'habitude de construire
des dolmens et jusqu'à la langue primitive, sans avoir eu jusqu'alors le bonheur de retrouver leurs restes matériels dont la vue mérite d'exciter l'admiration.

(1) Moyenne de taille des classes ouvrières près de Paris, selon M. de Quatrefages.

1880

Société belfortaine d'émulation 1880
...
L'ouverture des grottes de Cravanche est venue compléter et non clore cette série de découvertes si précieuses pour l'archéologie locale. 

  Lorsqu'il nous a √©t√© donn√© de p√©n√©trer pour la premi√®re fois dans ces galeries souterraines que la main de l'homme para√ģt avoir agrandies ou appropri√©es pour
un lieu de refuge, nous avons été frappés de leur étendue et de leur aspect grandiose.
Les parois sont couvertes de cristalisations de carbonate de chaux d'une pureté et d'une transparence remarquables.
Des stalagmites colossales √©mergent du sol et prennent les formes les plus fantastiques. Le sol est √ģrr√©gulier et parsem√© de quartiers de roches d√©tach√©s de la vo√Ľte.
Ce sont de véritables dolmens à l'abri desquels se sont conservés intacts les vases en terre, les disques perforés en serpentine, les instruments divers et les ornements
en silex et en os, ainsi que les squelettes qui composent jusqu'à présent la plus remarquable de nos collections. 

  L'absence de toute trace de métal, l'existence évidente de monuments mégalitiques, la nature et la forme des objets recueillis,  tout nous indique que nous sommes
en pr√©sence d'une n√©cropole de l'√Ęge de la pierre polie. II reste d'autres galeries √† d√©couvrir,  il reste √† d√©gager de leur linceul de pierre les nombreux corps qui gisent
sous le sol depuis des milliers de siècles ; les couches inférieures renferment des richesses archéologiques et paléontologiques; il y a là un vaste champ de recherches
qui attend une exploration méthodique et consciencieuse.
...
page 32
...
  Je ne dois pas négliger de vous dire que M. Henri Martin, pendant son récent passage à Belfort, nous a fait l'honneur de visiter les grottes de Cravanche ;
il les a parcourues avec une ardeur juvénile et nous a donné l'assurance, après un examen attentif, et  avec sa grande autorité, qu'elles avaient servi de nécropole
aux premiers habitants de la race celtique. 
...
page 35:
...
Parmi les photographies, je signalerai la reproduction par  M. Pernelle des objets
les plus importants trouv√©s dans les grottes de Cravanche, du lion colossal de M. Bartholdi et de la charmante statuette en alb√Ętre provenant des ruines de Mandeure
et  qui appartient à M. Emile Georges.
1903

Revue mensuelle de l'école d'anthropologie de Paris / Association pour l'enseignement des sciences anthropologiques
Ecole d'anthropologie de Paris
F. Alcan (Paris)
1903
G.HERVé
La question d'Alsace

Le type de Baumes-Chaudes, descendant probable du type magdalénien de Laugerie, a été représenté lui aussi parmi certaines tribus de l'Alsace néolithique.
J'en ai reconnu les caract√®res, peut-√™tre associ√©s sur quelques pi√®ces √† ceux de la race de Cro-Magnon, en √©tudiant au mus√©e de Belfort la belle s√©rie de cr√Ęnes
et les ossements humains en parfait état de conservation, extraits depuis 1876, au cours de plusieurs campagnes de fouilles dues à la Société belfortaine d'émulation,
de la grotte sépulcrale néolithique de Cravanche.
Ouverte √† 3 kilom√®tres nord-ouest de Belfort, dans le massif jurassique interm√©diaire entre la cha√ģne des Vosges et le Jura, cette grotte de Gravanche constitue
certainement le plus riche et le plus complet des gisements alsaciens de la pierre polie. Il offre ce très grand intérêt qu'aucune cause de remaniement n'a pu s'y faire sentir.
Explor√©e √† fond jusqu'au sol naturel, la grotte n'a pas fourni trace d'occupation √† un √Ęge ant√©rieur. D'autre part, elle √©tait rest√©e inviol√©e jusqu'au jour où un coup de
mine en fit découvrir l'existence, et l'on n'en a pas retrouvé l'ouverture naturelle. Dans les salles, sous une nappe uniforme de stalagmite, furent rencontrés les
squelettes, les uns reposant à la surface, d'autres cachés sous des blocs d'éboulis, certains enfin plus profondément inhumés et voisins de foyers ou d'amas de
cendres charbonneuses. 
Aupr√®s d'eux le mobilier caract√©ristique, consistant √† peu pr√®s dans les m√™mes objets √† tous les niveaux vases et poteries d'argile noir√Ętre siliceuse, grossiers,
avec petites anses de suspension perforées; quelques-uns en argile plus fine, ou ornementés de lignes, de points, d'impressions digitales; silex taillés
(couteaux, grattoirs, pointes de flèche); os et bois de cerf ouvragés; coquilles marines et fluviales; grains de colliers.
Telles des pièces de ce mobilier témoigneraient de relations commerciales dejà étendues on a signalé, notamment, un instrument en jadéite, et le mode
d'ornementation des poteries rappelle celui des vases lacustres de la Suisse.
1909

Extrait de:
L'Alsace, le pays et ses habitants
par Charles GRAD
Librairie HACHETTE et Cie
1909
...
LES GROTTES DE CRAVANCHE ET L'HOMME PREHISTORIQUE.

Dans les collections du petit mus√©e form√© √† l'h√ītel de ville sont conserv√©s les ossements des premiers habitants de la contr√©e, bien ant√©rieurs √† l'histoire √©crite.
Ils consistent en un certain nombre de cr√Ęnes d√©couverts, avec des d√©bris de l'industrie humaine, dans les cavernes de Cravanche, pr√®s du Salbert.
L'explosion d'une mine dans les carrières exploitées, au mois d'avril 1876, pour la construction des nouvelles fortifications, au-dessus du village de Cravanche, 
à une demi-heure de Belfort, donna accès dans ces cavernes, disposées le long d'une faille au contact des calcaires jurassiques avec les terrains schisteux plus anciens.
Des galeries et des couloirs accidentés mettent en communication les unes avec les autres des cavités plus grandes.
En pénétrant par l'ouverture produite d'une manière tout à fait inattendue, à la suite de l'explosion, les ouvriers des carrières y trouvèrent nombre de squelettes humains,
les uns libres, les autres incrustés dans une formation de stalagmites, avec des poteries grossières et des instruments en pierre et en os.
Sans trace d'outil ni d'arme en métal, cette station humaine remonte évidemment aux temps préhistoriques.
J'ai exploré les grottes de Cravanche quelques jours après leur découverte. On y pénètre a travers l'ouverture produite par la mine.
Des écoulements et des déjeclions semblent masquer l'entrée primitive encore inconnue. Les grandes chambres, au nombre de trois, communiquent entre elles par des
couloirs resserrés.
Ces couloirs forment, de nombreuses ramifications et se relient par des cheminées tellement étroites qu'on ne s'y glisse qu'en rampant sur le sol.
Certaines de ces cheminées sont à peu près verticales, d'autres plus ou moins inclinées, toutes obscures.
A la clarté des flambeaux, l'aspect des cavernes devient fantastique.
Figurez-vous d'énormes cavités de forme irrégulière, obstruées par les rochers qui tombent du plafond, par des groupes de stalagmites qui se dressent comme des
troncs de colonnes. Sur certains points, les stalactites qui descendent de la vo√Ľte rejoignent les stalagmites du bas, en figurant des piliers et des colonnes agenc√©s
comme ceux de nos cath√©drales gothiques. Ailleurs encore les d√©p√īts calcaires s'√©tendent et s'√©talent comme des draperies ou de fines dentelures.
Dentelures et draperies continuent à s'allonger sous l'action des eaux incrustantes. D'après nos mesures, la première salle ou la première chambre a environ 30 mètres
de longueur, sur une largeur de 10 à 12 mètres et une hauteur de 10 mètres. Les autres chambres, à droite de l'entrée actuelle, ont des dimensions pareilles.
Quelques-uns des couloirs qui communiquent avec elles descendent à des profondeurs inconnues. En dernier lieu, ces cavités semblent avoir servi de sépulture.
Les squelettes humains découverts y étaient étendus avec la tête légèrement relevée. Complets, la plupart se trouvaient incrustés en partie dans les stalagmites
calcaires; au point de former, par places, avec la roche une véritable brèche osseuse. 
Outre les d√©bris humains, les premi√®res fouilles ont mis √† jour une m√Ęchoire de chevreuil, une partie de cr√Ęne et des fragments de bois d'un grand cerf, plus fort 
que l'esp√®ce qui vit encore dans la vall√©e de la Bruche. Un squelette de loup complet et intact, trouv√© √† c√īt√©, sans aucune fracture, est probablement de date beaucoup
plus récente que les ossements humains.
Malgr√© le prognathisme des m√Ęchoires et les arcades sourcili√®res saillantes de plusieurs individus, ces restes proviennent d'une race √©lev√©e.
Toutes leurs dents sont larges et plates, en parfait état de conservation, sans trace de carie. Les os des membres indiquent des hommes de petite taille.

Parmi les objets de l'industrie humaine et les instruments mis au jour par les fouilles de Cravanche, nous remarquons notamment quatre vases en terre cuite,
des marteaux de pierre, des couteaux de silex, des poinçons en os et des lames de poignard; des lissoirs et des ustensiles en corne de cerf,
pareils à nos couteaux à papier, qu'on a trouvés aussi dans les cavernes de Thaygen près de Schaffhausen, comme dans les constructions lacustres de la Suisse;
enfin, deux anneaux plats en serpentine et des grains de collier, les uns en os blancs très durs, les autres provenant de serpules, d'apiocrinites fossiles et de schiste
ardoisier, en place entre Giromagny et Plancher-les-Mines, sur le versant méridional des Vosges.

Rien ne permet de fixer exactement la date à laquelle ont vécu les hommes dont les cavernes de Cravanche ont renfermé les restes.
Probablement les cavernes ont servi de sépulture, en dernier lieu du moins, à en juger par la position des deux squelettes que j'ai trouvés en place, quelques jours après
la d√©couverte, encore emp√Ęt√©s dans les stalagmites.
Les autres ont été brisés et dispersés par les villageois des environs accourus immédiatement après l'ouverture.
La pr√©sence de tra√ģn√©es charbonneuses dans la terre rouge√Ętre et grasse du sol, ainsi que l'√©tat calcin√© d'un des cr√Ęnes, indiquent l'existence d'anciens foyers.
Lors de ma visite, des tra√ģn√©es de charbon se trouvaient sur les dalles et au-dessous, √† c√īt√© des vases en terre. Il faudrait de nouvelles fouilles plus compl√®tes et
faites avec plus de soin, pour nous √©clairer sur l'√Ęge de cette station humaine ant√©rieure aux constructions lacustres de la Suisse, mais peut-√™tre contemporaine de
l'homme fossile du lehm d'Egisheim.
Celui-ci, dont le docteur Faudel a recueilli deux fragments de la tète, un os pariétal et un occipital, associés avec des ossements de mammouth, de bison, de cheval,
de grand cerf, dans les collines en face de Colmar, remonte à l'époque glaciaire..

image_grotte image_grotte image_grotte

image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte

image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte image_grotte

image_grotte